Entre Bruxelles et Strasbourg - chronique II
Le traité de Lisbonne a donc finalement été adopté par l’ensemble de l’UE. L’Irlande a voté en sa faveur lors du second référendum qu’elle avait organisé à son sujet. Le président polonais l’a ratifié dans la foulée, et le président tchèque l’a imité après avoir arraché quelques nouvelles concessions à ses partenaires. Ainsi le texte entrera-t-il en vigueur d’ici quelques semaines, au premier décembre prochain. C’est à n’en pas douter une excellente nouvelle pour l’Union européenne, qui a bien besoin d’améliorer le fonctionnement de ses institutions. C’est aussi une bonne nouvelle pour la démocratie, le nouveau traité renforçant dans bien des domaines les pouvoirs du Parlement européen.
Il faut désormais s’assurer que les "nouveautés" introduites par Lisbonne se mettront en place dans les meilleures conditions possibles. La plus médiatique d’entre elles, le poste de Président du Conseil européen, aura été l’objet d’une bataille assez féroce qui touche sans doute à sa fin. Initialement poussée par les gouvernements anglais et français, la candidature de l’ancien Premier Ministre britannique Tony Blair a en effet suscité l’opposition de plusieurs Etats membres, dont le Luxembourg, la Belgique ou l’Autriche, qui ont clairement signifié leur fin de non-recevoir. Il faut dire qu’on aurait eu bien du mal à comprendre la nomination à ce poste d’un homme d’Etat issu d’un pays où il est lui-même très impopulaire, qui n’est pas membre de la zone Euro et qui a obtenu de ne pas appliquer à la Charte des droits fondamentaux la force obligatoire que lui reconnaît, pourtant, le traité de Lisbonne... Sans oublier qu’il s’agit d’un responsable politique ayant largement œuvré pour la mise en place d’un système économique et financier aujourd’hui "en faillite", et qui a longtemps travaillé à l’alignement total de son pays sur les Etats-Unis de George Bush.
L’arrivée de Tony Blair à la tête du Conseil européen aurait été une nouvelle erreur, après la reconduction à la Commission européenne de José-Manuel Barroso (qui y avait précisément été nommé, pour son premier mandat... à l’instigation de Tony Blair lui-même). Aussi ne peut-on que se féliciter de l’émergence d’un "front du refus" résolu, en espérant que la candidature finalement retenue sera bien plus crédible et acceptable.
Les questions institutionnelles ne sont cependant pas les seules, loin s’en faut, à occuper l’Union européenne. Ces dernières semaines, je me suis mobilisée avec plusieurs députés européens contre un accord de pêche signé avec la Guinée Conakry peu avant le coup d’état de décembre 2008, qui prévoyait notamment un premier versement au 1° novembre de cette année. En tant que Présidente de la Commission Développement, je m’étais déjà opposé à ce texte : il n’était acceptable ni sur le plan du développement local ni sur le plan écologique, et tout entier tourné vers les intérêts de la pêche industrielle. Avec les odieuses exactions commises par la junte c’était bien pire encore ; et il aurait été scandaleux d’apporter une semblable caution et les fonds qui allaient avec à Moussa Dadis Camara.
Tel n’était pas pourtant l’avis d’un certain nombre de députés, pour la plupart issus des rangs du Parti populaire européen (centre droit). Ce n’est qu’avec une voie d’écart que l’examen de cet accord a été repoussé par la Commission en charge de la pêche, d’ailleurs contre l’avis de sa Présidente. Et le Parlement a ensuite refusé d’en inclure l’annulation complète dans une résolution symbolique, consacrée à la Guinée, qu’il a votée le jeudi 22 octobre... alors même que cette annulation était déjà acquise puisque la Commission européenne l’avait annoncée deux jours plus tôt ! De sorte que le bilan de ces débats apparaît étrangement contrasté. La décision de la Commission européenne est lucide et sans précédent, elle doit être saluée comme telle, et les efforts d’un certain nombre d’entre nous n’y sont sans doute pas étrangers. Il n’en est pas moins scandaleux que ce qui devrait aller de soi ne fasse pas plus consensus parmi les Députés.
Nous devons absolument repenser les relations entre pays riches et pays pauvres, et mettre en cohérence l’ensemble de nos politiques avec, précisément, ces valeurs que l’on a récemment si honteusement bafouées. Il est regrettable que la frilosité de certains des membres du Parlement européen nous en tienne encore écartés. Espérons qu’ils prendront vite conscience de la responsabilité historique qui est la leur aujourd’hui.
Eva Joly Députée européenne, Présidente de la Commission Développement du Parlement européen
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réalisation Perline & Martin Granger
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merci SPIP