19 octobre 2010

LEMONDE | 19.10.10 | 13h59 • Mis à jour le 19.10.10 | 14h20

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Sandrine Bélier et Eva Joly, députées européennes Europe Écologie

Au côté de l’enjeu lié au dérèglement climatique, l’ampleur de la crise environnementale : l’épuisement des ressources et la dégradation du vivant... Les chiffres sont accablants. Au niveau mondial, on estime aujourd’hui que plus d’un tiers des espèces sont menacées d’extinction et que 60 % des services écosystémiques ont été dégradés ces cinquante dernières années. En Europe, plus de 40 % de la faune est aujourd’hui en danger et plus de 800 espèces végétales sont menacées d’extinction totale. 88 % des stocks de poissons commerciaux sont en surpêche - symbole alarmant : les océans, le lieu même où est née la vie sur cette planète, sont en train de mourir.

Mais les grands engagements solennels de la communauté internationale proclamés en 2002 à Johannesburg (Afrique du Sud) sont restés lettre morte. Les stratégies mondiale et européenne de lutte contre la perte de la biodiversité ont échoué. Par manque de coordination, par manque de courage, par manque de cohérence surtout.

C’est cette situation délicate dont héritent les représentants de 193 gouvernements qui se retrouveront à Nagoya (Japon), du 18 au 29 octobre prochain, pour la 10e conférence des parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, qui doit redéfinir les engagements propres à enrayer la perte de la biodiversité. Trois axes sont au programme : la mise en oeuvre d’un plan stratégique pour la biodiversité dès 2011 (avec deux échéances, 2020 et 2050), un protocole sur l’accès et le partage des bénéfices liés à la biodiversité et les ressources financières qui y seront consacrées.

Mais le premier défi pour la communauté internationale consistera à reconnaître que l’échec de ses précédentes stratégies est lié au double mythe fondateur de nos modèles de développement : celui de la gratuité de ressources naturelles inépuisables ; et cette croyance inébranlable que l’intelligence technologique humaine pourra toujours répondre aux improbables défaillances de la nature. Les effets de l’érosion de la biodiversité sont autant de signes précurseurs de la fin d’un modèle périmé. Agriculture, pêche, industries, transports, urbanisme, etc. : toutes nos politiques sectorielles et économiques doivent être repensées en dehors de ce double mythe.

Aujourd’hui, nous appelons la communauté internationale à s’engager pour assurer la préservation d’au moins 20 % d’aires naturelles au niveau mondial (contre 13 % des surfaces terrestres, 5 % des zones marines côtières et 0,5 % des zones en haute mer), pour interdire toute déforestation nette, pour abandonner les pratiques de pêche destructrices et la surpêche et pour mettre en oeuvre des plans de sauvegarde efficaces et une bioconditionnalité de toutes les aides publiques (mettre fin aux subventions d’activités néfastes à la biodiversité pour les réaffecter vers des activités durables).

Dans ces négociations, l’Union européenne (UE) a une responsabilité particulière. Elle devra notamment veiller à ce que le protocole sur l’accès aux ressources génétiques n’aboutisse pas à une reconnaissance internationale de la possibilité de breveter le vivant, par un système légalisant la "biopiraterie" et ouvrant la porte à la marchandisation de la biodiversité. Ce protocole devra surtout reconnaître l’interdépendance de tous les pays en termes de ressources génétiques. Il devra prendre en compte aussi l’importance des connaissances traditionnelles des populations indigènes et locales, et la nécessité de préserver la diversité des espèces végétales et animales pour l’alimentation, l’agriculture, la sécurité alimentaire mondiale et la santé.

L’écologie n’est pas un luxe pour nantis. Les inégalités environnementales accompagnent les inégalités sociales, en Europe comme dans le reste du monde. 70 % des populations pauvres de la planète vivent dans des zones rurales et dépendent directement d’un large éventail de ressources naturelles et de services éco-systémiques pour leur survie et leur bien-être. Longtemps associées à des taux relativement élevés de perte des habitats naturels et des espèces, les stratégies de développement et de réduction de la pauvreté doivent accorder une place centrale à la biodiversité dont sont tributaires les populations les plus pauvres du globe. La mise en œuvre efficace de la Convention sur la biodiversité n’est pas seulement vitale pour le salut des espèces, elle l’est aussi pour la justice mondiale et la réduction de la pauvreté.

La biodiversité doit devenir un des indicateurs de la richesse réelle et du bien-être de nos sociétés. Il faut refuser d’appliquer au vivant les règles du marché, de la brevetabilité et de la monétarisation. De nouvelles règles et de nouvelles pratiques sont nécessaires si l’on veut garantir un avenir à court et moyen termes aux habitants de cette planète.

Enfin, pour marquer la volonté d’engager la transformation écologique nécessaire de l’économie et se donner les moyens d’agir, on attend notamment des Etats de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qu’ils s’engagent financièrement à affecter un minimum de 0,3 % de leur PIB à la préservation et restauration de notre patrimoine naturel mondial. La question du financement pour répondre aux enjeux de la perte de la biodiversité ne peut pas être abandonnée aux seuls investisseurs privés et aux banquiers. Certes, nous avons besoin de parler le langage des comptables pour que les financiers qui nous gouvernent comprennent la valeur du vivant - mais il n’y a pas de prix aux dimensions sociales, morales, culturelles et scientifiques de la variété du vivant.

C’est notre ligne rouge pour Nagoya. L’indispensable évaluation économique des services rendus par la nature ne doit pas conduire à une Banque mondiale de la nature et ouvrir à la spéculation sur le vivant dans un nouveau marché de la biodiversité. La destruction de la nature a un coût, mais la nature n’a pas de prix. Ce qui est gratuit n’est pas à vendre.

Face à l’érosion croissante de la biodiversité, de nombreux scientifiques estiment que la Terre se trouve à la veille de la sixième grande vague d’extinction de son histoire. On rappellera à Nagoya que, biodiversité et humanité, nos destins sont liés.

La responsabilité des 193 pays à Nagoya est lourde. Lourde de conséquences en termes de développement économique. Lourde de sens en termes de solidarité. Lourde d’espoir en termes de projet de société. Sous l’impulsion des écologistes, le Parlement européen engage l’UE à porter une position ambitieuse à Nagoya, à charge pour les gouvernements des pays européens de suivre cet exemple ; et à nous, responsables politiques, associatifs, citoyens, de nous mobiliser. Nous ne sommes pas seuls. Juste les premiers.

Sandrine Bélier et Eva Joly, députées européennes Europe Écologie


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