Eva Joly publie régulièrement une chronique pour Morgenbladet.
Les attaques que subit l’euro suite aux difficultés de la Grèce et à l’âpreté de fonds spéculatifs viennent démontrer que la crise est loin d’être finie. Certains aiment à répéter qu’elle s’éloigne. En réalité le système qui a permis l’effondrement de géants bancaires, la mise en faillite de plusieurs pays et l’explosion du chômage n’a été jusque-là que réformé à la marge. 212 millions de personnes ont été officiellement recensées comme étant « sans emploi » l’an dernier par l’Organisation internationale du Travail. Les dégâts sont particulièrement élevés chez les jeunes, avec une augmentation de leur taux de chômage sans précédent depuis l’effondrement de l’URSS. Et la moitié de la « main d’œuvre » mondiale se trouve en situation d’emploi vulnérable. Tout cela est aussi vrai en Europe que dans le reste du monde : la Norvège est certes plutôt épargnée mais le taux de chômage des jeunes dans certaines banlieues parisiennes est de près de 50%. Et ces chiffres sont connus par tous comme étant en deçà de la réalité…
Pour l’Union européenne, la question de l’euro et celle de l’emploi ne sont pas sans liens. L’une et l’autre se caractérisent par un manque – celui de politiques dignes de ce nom. Pour l’une et l’autre, on en reste au mieux au niveau de la coopération et de la coordination entre Etats. C’est évidemment moins vrai pour la monnaie unique, pour des raisons qui sautent aux yeux. Il n’empêche que les difficultés dans lesquelles se trouve la Grèce ne sont pas nouvelles, et que l’UE n’aurait jamais dû laisser ce pays – quelles que soient ses propres responsabilités – se retrouver dans une telle position. Même face à l’urgence la réponse des Etats membres reste décevante et à courte vue. Qu’est-ce qui les empêchait d’annoncer dès aujourd’hui le lancement de réformes en profondeur, pour se diriger vers une véritable solidarité entre Etats membres, une supervision financière à l’échelle de l’UE et une intégration plus poussée, au niveau européen, des politiques économiques ? Ce qui serait passé également par une bien meilleure uniformisation des politiques sociales, tant il est vrai qu’on ne peut pas parler d’économie sans parler des travailleurs, hommes et femmes, qui la font vivre au quotidien (et dont le bien-être devrait précisément constituer son objet central)… Il est de bon ton dans certains cercles de rappeler que l’économique et le social sont liés et qu’on ne peut donc pas faire n’importe quoi. Dommage que ce soit la plupart du temps pour rappeler que les conditions économiques sont telles qu’on ne saurait réclamer d’amélioration sur le plan social, en oubliant que l’inverse est tout aussi vrai.
Ce manque d’ambition politique est regrettable et tout à fait contre-productif. Il favorise évidemment la montée des populismes, dans les pays de l’ouest comme dans ceux de l’ex-bloc de l’Est. Je me suis rendue récemment en Hongrie, à l’invitation du Chef de l’Etat, pour y parler éducation et lutte contre la corruption. Or 2010 y est une année électorale. Et non seulement les sociaux démocrates au pouvoir devraient se voir éconduits (il est vrai qu’ils ont reconnu avoir falsifié les statistiques publiques…), mais la force politique qui semble sur le point d’enregistrer la plus forte progression se trouve sur l’extrême droite de l’échiquier, et se spécialise dans les discours anti-Roms les plus agressifs.
Tout cela renforce la conviction que je rappelle régulièrement, y compris dans ces colonnes depuis quelques mois. Nous devons changer radicalement, nous transformer, passer à un autre modèle de société(s). Pour paraphraser le philosophe Edgar Morin : nous métamorphoser. La bonne nouvelle est que les volontés ne manquent pas. On a d’ailleurs pu le vérifier samedi 13 février à Paris, où j’ai organisé en tant que Députée européenne un débat public réunissant Edgar Morin lui-même, Joseph Stiglitz, l’agronome Marc Dufumier, l’économiste indienne Joyashree Roy de l’Université de Jadavpur, un représentant des syndicats européens Ronald Janssen et un économiste français de mes amis, Pierre Larroturou. Pendant quatre heures, nous avons échangé, analysé les causes de la crise, avancé un certain nombre de propositions pour transformer ce système qui ne fonctionne pas. La salle de 200 places était pleine ; nous avions même dû refuser beaucoup de monde. Et plus de 20.000 personnes ont suivi le colloque, retransmis en direct sur internet. C’était un moment extraordinaire, témoignant de notre soif commune de comprendre le monde pour mieux le changer ; et malgré la rigueur des analyses, très loin des discours lénifiants de certains, je dois dire que nous étions très heureux d’être là. Nous en sommes repartis impatients d’organiser les deux autres réunions de ce type que je projette de mettre sur pied, et de tout faire pour que leurs conclusions soient traduites concrètement.
Pour en savoir plus :
sur le site de Morgenbladet
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