Nucléaire : l’Europe peine à mettre le projet Iter sur les rails

16 juin 2010

16/06/10 – 01H00 – Les Echos – actualisé à 00:38:01 ]

L’Union européenne, principal partenaire du programme de recherche sur la fusion thermonucléaire, n’est pas prête à signer le document de base qui l’engage. L’Europe veut d’abord obtenir des Etats membres leur adhésion à long terme. Mais le temps presse : lassé de ces délibérations infructueuses, Washington pourrait réduire son financement à Iter.

PAUL MOLGA, Les Echos [

DE NOTRE CORRESPONDANT À MARSEILLE.

Mauvaise nouvelle pour Iter, ce programme de recherche sur la maîtrise de la fusion thermonucléaire, une technologie censée fournir à la planète une source d’énergie inépuisable et bon marché. Faute d’avoir trouvé un accord sur son financement à long terme, la Commission européenne doit annoncer ce matin qu’elle ne sera pas prête à signer le document qui doit définitivement mettre le projet sur les rails. Ses sept partenaires (Russie, Japon, Etats-Unis, Chine, Corée du Sud, Inde et Suisse) réunis aujourd’hui en Chine sont à cran : en novembre, lors du cinquième conseil d’Iter, l’Europe, pourtant principal contributeur, avait déjà contesté le planning qu’elle estimait trop serré et techniquement trop risqué.

Ce nouveau report pourrait ouvrir une crise diplomatique. « Iter est parmi les sujets les plus chauds du moment pour la Commission européenne, confie un proche du dossier. A cause de ses enjeux en termes de sécurité de l’approvisionnement énergétique mondial, de lutte contre le changement climatique et d’investissement, son statut n’est plus seulement scientifique. C’est désormais un projet politique où le jeu de la diplomatie tient un rôle aussi important que le résultat des équations de recherche. »

Ces dernières semaines, les éclats de voix et recadrages en ont fourni une retentissante démonstration. Le coup est parti du groupe Europe Ecologie, qui a dénoncé « un mirage scientifique devenu un scandale financier », faisant référence au quasi-triplement du budget européen nécessaire, passé de 2,7 milliards à 7,2 milliards d’euros entre la première estimation en 2001 et le devis définitif confirmé fin mars.

Pour tenter de ramener le calme, la présidence européenne espagnole a créé une commission d’urgence qui s’est déjà réunie deux fois, le 3 et le 8 juin, sans pouvoir mettre d’accord les Etats membres. « C’est un bras de fer », témoigne un observateur. Le comité de gestion d’Iter donne 5 droits de vote sur 70 à la Commission européenne, à parité avec la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni. L’unanimité est requise pour toutes les décisions.

La commissaire chargée de la recherche, Máire Geoghegan-Quinn, a posé ses conditions lors du Conseil des ministres européens du 26 mai, en exhortant les Etats membres à « mettre Iter sur une base viable et durable pour la durée de la vie du projet ». Autrement dit : l’engagement financier des Vingt-Sept jusqu’en 2040 est un préalable indispensable pour sortir le programme de l’impasse budgétaire.


Deux rendez-vous

« Bruxelles ne libérera l’enveloppe [1,4 milliard d’euros pour engager le gros du chantier en 2012 et 2013] qu’à cette condition, insiste le porte-parole de la commissaire en charge du dossier. On ne peut pas s’engager si on n’en a pas les financements. Il y va de la pérennité de ce projet, dont l’Europe assure 45 % du coût total. »

Les Vingt-Sept plieront-ils ? La commission d’urgence s’est encore donné deux rendez-vous (les 21 et 25 juin) pour tenter de mettre tout le monde d’accord avant la fin de la présidence espagnole et les délibérations budgétaires des autres partenaires internationaux d’Iter. Le temps presse : lassée de ces délibérations infructueuses, l’administration Obama a prévu de réduire de 40 % son financement à Iter dans son projet de loi de 2011 et d’autres pourraient suivre le même chemin. D’où l’empressement de la Commission, qui souhaite que soit convoqué un nouveau conseil Iter avant la fin de juillet.

« Nous sommes confiants », assure-t-on dans l’entourage de Máire

Geoghegan-Quinn rappelant l’unanimité obtenue en faveur du projet. Ses deux autres piliers ne font en effet plus débat : les scientifiques sont d’accord pour considérer qu’un plasma d’énergie de plus de 400 secondes dans l’anneau magnétique prouvera la faisabilité industrielle de la fusion.

Le planning a également été approuvé : premier plasma « à blanc » en 2019, puis premiers tests avec les combustibles (deutérium et tritium) en 2026. L’objectif sera de produire 10 fois plus d’énergie que celle nécessaire au démarrage. Une analogie de circonstance avec la situation actuelle.


Les Verts sont parmi les plus remontés contre le projet Iter.

« La Commission demande l’impensable, avait estimé au début du mois le député Yannick Jadot. Elle veut que les citoyens européens paient ce dépassement budgétaire malgré la crise sociale, les plans d’austérité et la pénurie des financements publics. Il faudra alors soit rogner sur d’autres dépenses européennes, soit que les pays européens remettent de l’argent au pot. Pour la France, qui est le principal contributeur européen en tant que pays hôte du site, une rallonge de 800 millions d’euros viendrait s’ajouter aux 500 millions déjà promis. Il faut mettre fin à cette gabegie et suspendre le projet. »
« Il est temps de réfléchir à sa pertinence à la lumière des avancées technologiques dans les énergies renouvelables comme le solaire concentré ou encore l’éolien offshore, renchérit une autre eurodéputée Verte. Avec Iter, on parie sur une technologie dont on ne sait même pas si elle fonctionnera un jour. »

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