Energie : les portes du pouvoir ouvertes à tous les vents du lobbying

2 mai 2018

Les écologistes européens publient un rapport sur les «pantouflages» et «rétro-pantouflages» des hauts fonctionnaires avec les entreprises de l’énergie. Le cas de la France est emblématique, avec un Premier ministre passé par Areva. Explications de Yannick JADOT dans Libération.

La pratique des «portes tournantes» (revolving doors) consistant à faire des allers-retours entre public et privé, sans trop se soucier des conflits d’intérêts, n’est pas l’apanage des élites françaises et concerne tous les secteurs d’activité en Europe. Mais selon un rapport que doit publier ce mercredi le groupe des Verts au Parlement européen, elle est particulièrement développée en France dans les industries des énergies fossiles et nucléaires. De quoi expliquer un certain manque de volontarisme en matière de transition écologique. 

Ce document de 82 pages intitulé «Revolving doors and the fossil fuel industry», que Libération s’est procuré, passe en revue «les relations chaleureuses» qui ont pu se nouer dans les principaux pays de l’Union entre décideurs politiques et grandes entreprises de l’énergie via ces fameuses portes tournantes.

Un phénomène «répandu» que l’on appelle chez nous «pantouflage», quand un haut fonctionnaire quitte le secteur public pour un poste bien payé dans le privé. Et «rétro-pantouflage», lorsque c’est un grand cadre du privé, souvent issu des mêmes grandes écoles (ENA, Polytechnique), qui revient exercer des fonctions importantes au sommet de l’Etat. Ou comment placer ses pions quand on est une grande entreprise soucieuse de bétonner son business…

Sans surprise, les portes tournent donc à plein régime dans le secteur de l’énergie : à travers les 13 pays étudiés (Autriche, Belgique, République tchèque, Danemark, France, Allemagne, Hongrie, Italie, Norvège, Pologne, Espagne, Suède, Royaume-Uni), les Verts ont recensé «au moins 88 cas». Dont certains restent en mémoire, comme l’embauche en 2005 de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder par le géant russe Gazprom pour pousser le projet de gazoduc Nord Stream. Dans le sens inverse, le rapport pointe «une forme particulièrement subtile» choisie par les groupes pétroliers, gaziers ou nucléaires pour «exercer de l’influence» : placer des gens à eux dans les cabinets des «ministères-clés» : Energie, Economie, voire plus haut…

«Lobby de l’atome»

Le cas de la France est emblématique. Hier, Anne Lauvergeon passait du rôle de «Sherpa» de François Mitterrand à celui de patronne d’Areva. Aujourd’hui, c’est Edouard Philippe qui vient d’Areva (devenu Orano) pour atterrir à Matignon : nommé Premier ministre par Emmanuel Macron, il a carrément été directeur des affaires publiques du groupe nucléaire entre 2007 et 2010.

Selon l’Observatoire du nucléaire, «son activité principale est alors de s’assurer de la collaboration de parlementaires acquis au lobby de l’atome». Avant d’arriver à Matignon, l’ancien maire du Havre, qui a longtemps défendu le maintien de la centrale à charbon locale, avait voté contre la loi sur la transition énergétique. «C’est extrêmement troublant» quand on apprend que l’objectif de cette loi, qui prévoyait de réduire la part du nucléaire de 75% à 50% en 2025, «a été reporté d’une décennie» sous le gouvernement Philippe, relève le rapport. Surtout quand on sait que le conseiller com du même Premier ministre, Charles Hufnagel, a, lui aussi, travaillé pour Areva pendant plus de douze ans. De fait, bien que numéro 3 du gouvernement, le ministre de la Transition Ecologique Nicolas Hulot a du mettre entre parenthèses ses convictions anti-nucléaires passées: encadré par ses deux secrétaires d’Etat, Brune Poirson, qui a été salariée de Veolia, et Sébastien Lecornu, un proche du ministre de l’Economie Bruno Lemaire, c’est lui qui a du prendre sur ses épaules ce renoncement qui fait les affaires du lobby de l’atome, au détour d’une conférence de presse le 7 novembre dernier.

«Edouard Philippe a réussi à flinguer la loi qui prévoyait enfin l’essor des énergies renouvelables et la décroissance de l’atome en France. Et pour ce faire, il a envoyé au charbon Nicolas Hulot, l’écologiste le plus populaire auprès des Français», fulmine l’eurodéputé vert Yannick Jadot, pour qui «Hulot a été manipulé par Matignon et le président de RTE, François Brottes».

Car EDF, véritable Etat nucléaire dans l’Etat, était bien sûr de la partie. Nommé en 2015 à la tête de RTE, la filiale chargée des lignes haute tension d’EDF, cet ancien député PS avait été l’un des principaux rapporteurs de la loi sur la transition énergétique. Mais arrivé chez RTE, ce dernier «a contribué à détricoter la loi en poussant des scénarios démontrant que l’objectif des 50% était irréalisable», estime Yannick Jadot. La CRE, la haute autorité de l’énergie, a elle jugé que la nomination de François Brottes chez RTE ne contrevenait pas «aux conditions d’indépendance»

Liens incestueux

Le géant Total, dont le PDG Patrick Pouyanné «mériterait un rapport à lui tout seul» (cet X-Mines a été conseiller d’Edouard Balladur et François Fillon avant de faire carrière chez le pétrolier), n’est pas en reste : son «Chief technology officer», Philippe Baptiste, a été nommé directeur de cabinet de la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal.

 

Article complet à consulter sur le site de Libération.


Consultez notre rapport sur le pantouflage et les conflits d’intérêts dans le secteur énergétique européen (la partie sur la France est en page 61) :

 

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