Hélène Flautre : « Sarkozy changera d’avis si les Français changent d’avis »

8 mars 2010
Pour Hélène Flautre, co-présidente de la commission paritaire mixte EU- Turquie, la position de Nicolas Sarkozy sur la question turque relève d’un « opportunisme national ». Interview parue dans le journal Zaman le 4 mars 2010.
Interview parue dans Zaman le 4 mars 2010

Quelle conclusion tirez-vous des derniers événements en Turquie. L’arrestation des militaires, les affaires judiciaires, et les autres développements. Quelle est votre réaction ?

Je crois que, à chaque fois que je parle de la Turquie il s’est toujours passé des évènements récents et passionnants, et c’est ça qui est passionnant précisément en Turquie. C’est qu’on voit jours après jours à la fois des tensions mais aussi des avancées difficiles, toujours avec beaucoup de débats publics. Et il y a une vitalité de la société civile, de la politique avec des enjeux qui sont extraordinairement importants, quelquefois même vitaux. Il faut en Europe qu’on en ait une grande conscience parce que c’est aussi une grande responsabilité par rapport aux évènements. Alors ces récents évènements comme vous dites, sont des évènements j’allais dire assez ordinaires. Pourquoi extraordinaire et ordinaire ? Pourquoi c’est ordinaire ? Parce que je ne connais pas un seul gouvernement au monde – si peut-être je connais quelques justices au monde – qui pourrait supporter de laisser sans enquête, sans inculpation, sans procès, dans la nature, agir des personnes qui sont soupçonnées de monter des coups d’État contre l’État. Ça n’existe pas. Donc, s’il y a une suspicion, s’il y a des arguments tangibles, des faits qui motivent une inculpation pour des projets aussi graves pour la démocratie, il faut évidement – et vous ne trouverez personne au monde pour vous dire le contraire – il faut évidement qu’il y ait des enquêtes.

C’est donc normal ?

C’est normal. Alors maintenant qu’est-ce qui est extraordinaire ? Ce qui est extraordinaire c’est que ces enquêtes et ces inculpations concernent des personnes qui ont ou qui ont eu des responsabilités extrêmement importantes, à l’échelle militaire, administrative, de très hauts gradés. Ça c’est extraordinaire. Et bien il faut miser, il faut compter et il faut soutenir tout ce qui dans l’administration des procès et des enquêtes, dans la justice dans son impartialité et dans son indépendance, va pouvoir mettre à jour, pour le bénéfice de tous les Turcs, mais aussi pour le bénéfice de l’armée turque, des institutions et de la démocratie en Turquie, une justice indépendante qui mette au clair réellement ces évènements qui sont d’une extrême gravité.

Pensez-vous que toutes ces enquêtes puissent représenter une opportunité pour la démocratie turque ?

Je ne sais pas si c’est une opportunité parce que, en même temps, c’est une affaire tellement grave, qui suscite aussi – vous le voyez bien – des tensions dans la société. Donc appelez ça une opportunité, moi je dirais que si les choses avaient pu se faire autrement au fil du temps, de manière moins difficile, ça aurait été sans doute souhaitable. En tout cas, aujourd’hui c’est cette voie qui est mise en œuvre et je crois qu’il faut en espérer plus de transparence, plus de démocratie, plus de confiance aussi pour tous les citoyens en Turquie envers leurs institutions et envers leurs justice ; parce que c’est absolument déterminant. C’est le pilier de la démocratie. Que les citoyens aient confiance dans leurs institutions judiciaires. C’est décisif.

Pensez-vous que ces derniers évènements, notamment l’interpellation et l’inculpation de nombreux militaires, puissent rapprocher la Turquie des normes européennes, surtout sur le plan des relations entre civils et militaires ?

Moi je crois que même si ces personnes sont de hauts gradés de l’armée, il ne faut pas tout mélanger. Ça n’est pas l’armée. Justement je crois qu’il y a un enjeu évidemment pour l’armée, c’est de retrouver toute sa respectabilité, parce que les faits dont sont inculpés plusieurs hauts gradés portent gravement atteinte à l’image de l’armée. Et dans un pays démocratique il faut aussi pouvoir compter sur des relations apaisées et sur une armée qui sait où elle se situe dans l’espace démocratique. Il faut maintenant liquider en quelque sorte les traces d’un passé que chacun connait en Turquie. Donc c’est cette transition vers la démocratie qui appelle nécessairement que l’armée retrouve la place qui convient à une armée ; c’est-à-dire certainement pas dans le champ politique et public, comme on a pu l’entendre quelque fois. Donc ça c’est évidemment une des démarches nécessaires pour remplir les critères de Copenhague, ou pour que la Turquie prenne toute sa place dans l’Europe de demain.

Parlant de l’Europe, vous les Verts soutenaient fortement la candidature de la Turquie à l’Union européenne. Que pensez-vous, en tant que femme politique française, de la position de M. Sarkozy qui s’est prononcé sur l’impossibilité pour la Turquie d’intégrer l’UE ?

Je pense qu’elle est assez fortement inspirée d’opportunisme national, d’intérêt bien compris – puisque je constate que M. Sarkozy adore la Turquie quand il peut trouver des entrepreneurs capables de sauver des entreprises dans le secteur automobile en France, qu’il adore la Turquie lorsque son gouvernement est prêt à passer des accords avec la Turquie, par exemple, pour du matériel militaire. Il y a donc beaucoup d’intérêts communs qui sont très bien compris par M. Sarkozy. Mais cette compréhension s’arrête là où son intérêt électoral commence. Et je crois que cette situation fait référence à ce que je disais précédemment, c’est-à-dire que c’est un manque de fair-play dans les relations avec la Turquie. On ne peut pas d’un côté faire la démonstration qu’une Turquie en Europe ce serait excellent pour le développement économique, par exemple ; mais en même temps mettre des obstacles, comme la non-transmission de rapports qui permettraient au gouvernement de savoir exactement ce qu’il s’agit de faire pour intégrer l’acquis communautaire. Il y a eu récemment un sondage à l’échelle européenne demandant si nous sommes favorables ou pas à l’adhésion. Il est clair qu’en France, les résultats sont parmi les moins bons d’Europe. Ce n’est pas le pays où on souhaite dans l’opinion publique l’adhésion de la Turquie. Mais je crois que c’est surtout en France qu’on a un sérieux problème. On a un problème de reconnaissance de la diversité culturelle, religieuse, la diversité de la société française. Et c’est ça qui est fondamental pour moi. Le fait qu’aujourd’hui, en France, on ne soit globalement pas favorables c’est parce qu’on n’est pas capable de vivre et d’assumer la diversité de la société française. C’est donc d’abord un problème de la France avec peut-être son immigration, le problème de la France avec son passé colonial, le problème de la France avec ses tabous. Et je crois que c’est le travail qu’il y a à faire en France.

Pensez-vous que les positions de M. Sarkozy sur la question turque pourraient changer ?

(En riant après un soupir) Je crois qu’il faut lui poser la question. C’est méchant ce que je dis mais j’ai tendance à penser que si c’est profitable électoralement, il ne changera pas de position. Mais s’il est profitable d’en changer, alors on a un espoir.

04 March 2010, Thursday

SELÇUK GULTASLI BRUXELLES

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