L’UE et Ankara négocient un accord  » migrants contre visas « 

28 février 2011

27 février 2011

Le Monde

La signature du document, négocié depuis quatre ans, se heurte à d’importants blocages

Le Conseil européen, réuni jeudi 24 février à Bruxelles, a abordé la question sensible d’un accord de réadmission des migrants clandestins entre l’Union européenne (UE) et la Turquie, aux termes duquel les migrants clandestins entrés dans l’UE par la Turquie seraient renvoyés vers ce pays.

Mais la signature du document, négocié par Bruxelles et Ankara depuis quatre ans, se heurte à d’importants blocages. Pour le gouvernement turc, la ratification de cet accord est conditionnée à un geste fort de l’UE sur la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs.  » Nous avons finalisé l’accord. Maintenant, nous ne signerons que quand les Etats membres donneront un mandat clair à la Commission européenne pour ouvrir un dialogue sur les visas « , déclare Egemen Bagis, le ministre d’Etat chargé des négociations d’adhésion.

Côté européen, plusieurs Etats, dont les Pays-Bas, l’Autriche et l’Allemagne, s’opposent à cette perspective d’ouverture des procédures de visas pourtant accordée aux pays candidats des Balkans.

 » Les citoyens du Paraguay et du Belize voyagent sans visas, constate M. Bagis. C’est une honte que les Turcs fassent encore la queue devant les consulats des pays européens avec lesquels nous réalisons 60 % de nos échanges commerciaux. Nos marchandises circulent librement mais pas ceux qui les vendent.  » Pour le ministre turc, les réticences européennes sont incompréhensibles et injustifiées.

La peur d’une vague de migration ?  » Ce n’est pas réaliste. Avec 1,5 % de croissance, contre 8,5 % en Turquie, l’Europe n’est plus synonyme d’espoir économique. L’Europe négocie avec l’Ukraine et la Moldavie et pas avec la Turquie, cela n’a aucun sens « , poursuit-il. Plusieurs arrêts de la Cour de justice européenne et de juridictions nationales ont déjà demandé la levée des restrictions.

L’ouverture devrait d’abord concerner les hommes d’affaires, artistes et universitaires, très pénalisés.  » Il faut éviter que la question des visas devienne un obstacle à la recherche ou aux intérêts économiques, estime Marc Piérini, l’ambassadeur de l’UE à Ankara. EADS « importe » des ingénieurs turcs pour les Airbus. Mais il n’y a plus de raisons de migrer illégalement de la Turquie vers l’Europe. Le problème est que la Turquie devient un pays de destination.  »

Pays tampon

Depuis trois ans, la Turquie est la principale porte d’entrée des migrants vers la zone Schengen. Le renforcement des contrôles au large de l’Espagne et de l’Italie a détourné les routes migratoires vers la frontière turco-grecque.

L’accord de réadmission, tel que voulu par Bruxelles, ferait de la Turquie un pays tampon, comme c’était le cas, par exemple, de la Libye.  » Ce réflexe sécuritaire pavlovien de l’Europe est calamiteux. C’est une politique de faux-semblant, faite pour donner le change en matière de communication mais qui n’est fondée sur aucune réalité « , déplore Hélène Flautre, présidente de la commission UE-Turquie au Parlement européen.  » Cette politique de fermeture a montré son inefficacité, elle empêche les gens de sortir de l’Europe, plus que d’y entrer. C’est une perte de bénéfice des deux côtés, qui engendre un coût économique exorbitant pour l’Europe « , poursuit-elle.

Le rôle qui devrait être confié à la Turquie ne va pas sans poser problème. La violence, la corruption et l’arbitraire règnent à chaque étape de la procédure de traitement des demandeurs d’asile et des migrants clandestins.  » Nous avons arrêté l’an dernier 70 000 clandestins en route vers l’Europe, affirme M. Bagis. L’Europe veut plus. Mais ce sont les contribuables turcs qui payent cette politique. Il faut que le coût soit partagé.  »

Ankara a obtenu de l’UE le financement de nouveaux centres de rétention, d’un programme de formation des forces de sécurité au traitement des migrants et à la surveillance des frontières. Et elle supervise la mise en place, prévue en 2012, d’une agence nationale de contrôle frontalier.

Guillaume Perrier

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