Michèle Rivasi : « Il faut que l’Etat haïtien donne de meilleures garanties pour l’avenir »

17 septembre 2010
L’Europe s’est engagée à donner au total 1,6 milliard de dollars pour la reconstruction d’Haïti dévasté suite au séisme du 12 janvier 2010. Comment ces fonds sont-ils utilisés ? Pour évaluer les projets de développement existants, une délégation s’est rendue dans l’île. Michèle Rivasi était du voyage. Elle raconte la situation humanitaire et politique actuelle du pays. Interview.
Afin de rapprocher les représentants élus de l’Union européenne et ceux des Etats d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (signataires des Accords de Cotonou), une assemblée parlementaire et paritaire ACP/UE a été créée. Elle fait {« la promotion de l’interdépendance Nord-Sud ». Michèle Rivasi, eurodéputée Europe Ecologie, est vice-présidente de cette institution. Dans ce cadre, elle a participé à une délégation de cette assemblée à Haïti, à la fin du mois d’août 2010. Les rencontres s’y sont succédées avec notamment des membres du gouvernement, le Président René Préval, et de nombreux représentants des ONG et de la société civile. De retour de ce séjour, elle raconte la vie quotidienne à Port-au-Prince et entrevoit de nombreuses difficultés pour la démocratisation du pays et la continuité des projets de développement.}

Près de huit mois après la catastrophe naturelle, comment vivent les habitants de la capitale haïtienne ?

Tout le bas de la ville de Port-au-Prince est complètement dévasté. Toutes les places, tous les parcs, tous les espaces ouverts disponibles sont investis de campements où vivent des milliers de personnes. Les ONG apportent de l’eau quotidiennement, de la nourriture et assurent les latrines. Mais les gens n’ont rien à faire. Avec l’ouragan Igor qui menace d’arriver sur l’île, on se demande comment ils vont être capables de résister. Ce qui m’a beaucoup touché dans ces camps, ce sont les violences faites aux femmes. Il y a de la prostitution, du trafic d’enfants, les jeunes femmes se font violer. Il faut faire du logement en dur pour répondre à tous ces problèmes.


par EurodeputesEE

Cette délégation avait pour mission d’évaluer l’utilisation des fonds européens débloqués pour venir en aide au pays. Comment cet argent a-t-il déjà été utilisé ?

Dans le cadre de la situation d’urgence, les fonds internationaux ont permis de trouver un toit aux sans-abris, installer les campements, éviter les épidémies (de choléra notamment) et les émeutes. Mais nous sommes désormais dans une autre dynamique, celle du développement. Et sur place, deux stratégies se font face. D’une part, l’Union européenne a déjà investi plus de 400 millions d’euros pour assurer les infrastructures, comme les routes. Elle sert aussi d’appui budgétaire pour payer les policiers, les médecins, les instituteurs, afin que la vie continue, afin aussi de renforcer la gouvernance de l’Etat. Les Etats-Unis fonctionnent complètement différemment : ils décident de construire 400 écoles, demandent à l’Etat les terrains disponibles et construisent. D’ici 18 mois [et la fin de l’état d’urgence actuellement coordonné par la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti], que deviendront ces projets ? Mettre autant d’argent sans demander aucun engagement à l’Etat haïtien, cela me pose problème.

Qu’attendez-vous comme garanties de la part du président René Préval ?

Pour poursuivre le développement du pays – et construire ces logements tellement nécessaires – il faudrait que l’Etat haïtien s’engage plus : sur le principe d’une éducation gratuite et obligatoire par exemple, ou un système de santé accessible à tout le monde. Or, selon le gouvernement, c’est le privé qui doit assurer la continuité. Actuellement, vingt familles détiennent le monopole du commerce à Haïti. On ne sait malheureusement pas se saisir des atouts du pays : l’agriculture par exemple, le développement de l’artisanat (sur quoi travaillent d’ailleurs les ONG depuis longtemps). Si le fonctionnement même du système ne change pas, je ne vois pas comment les Haïtiens peuvent retrouver un niveau de vie correcte et plus de démocratie.

Justement, des élections sont organisées avant la fin de l’année. Quels changements peut-on en attendre ?

Je crains des émeutes lors de ce scrutin qui aura lieu le 28 novembre 2010 : il faut savoir que seuls 15 % de la population votent. Les gens n’ont plus confiance en leurs institutions. J’ai senti de la part de la population une certaine méfiance. L’opposition et la société civile ne reconnaissent pas le comité provisoire électoral, qui n’est pas indépendant et qui est composé de personnes choisies par le président de la République. Quand nous les avons rencontrés, leurs représentants nous ont attaqués en disant : « Vous avez donner de l’argent, mais par contre, vous soutenez le régime en place et nous ne lui faisons plus confiance. » Parce que nous craignons l’ingérence, nous n’essayons pas de pousser pour que soient créées des structures mieux acceptées de la population. Cela me paraît problématique.

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