Entretien : la liberté d’expression dans tous ses états en Turquie

1 juin 2011
Le temps d’une accolade et le ton est donné. Ahmet ?ik et Nedim ?ener renouent avec leur envie inlassable d’évoquer leurs travaux, d’échanger, de confronter leurs hypothèses. De comprendre tout simplement. Pas de doute, ils restent de véritables journalistes d’investigation même derrière les barreaux. Liberté d’expression, devoir d’information, droit à l’information, devoir de vérité, droit à la vérité seront les maîtres mots de mes deux heures d’entretien avec ces défenseurs infatigables d’un Etat de droit en Turquie.
Ils sont poursuivis pour appartenance à l’organisation terroriste qu’ils décortiquent et dénoncent; Ergenekon. Devant le grotesque de ce paradoxe, le Parlement européen a haussé le ton dans son rapport annuel sur la Turquie et avec lui, c’est l’ensemble de la communauté internationale qui s’est insurgée.

Mais je ne saurai finalement que peu de choses de leur situation personnelle. Eux mêmes sont de toute façon dépossédés des procédures judiciaires à leur encontre. La confidentialité de l’enquête est détournée de sa logique pour mieux poursuivre à défaut de préserver la présomption d’innocence. Nombreuses sont les victimes à attendre la communication des preuves des crimes qui leur sont reprochés. Privés de tout droit à la défense; militaires, journalistes, défenseurs des droits de l’Homme, militants et activistes kurdes attendent en prison la fin d’une instruction qui peut durer des mois, voire des années.

Nedim ?ener et Ahmet ?ik n’auront ne cesse de thématiser les répressions de la liberté de la presse et de me rappeler leur gêne devant l’anonymat de leurs codétenus dans des situations de non droit similaires. Aujourd’hui, en Turquie, 4 000 procès sont en cours contre des journalistes majoritairement sur la base des articles 285 et 288 du code pénal.

Notons d’ailleurs que le Premier Ministre Erdogan se met lui même en violation de l’article 288 lorsqu’il compare le livre non publié d’Ahmet ?ik, à une bombe en déclarant que « l’utilisation d’une bombe est un crime, ainsi que sa préparation », pour justifier que le texte ait été saisi. Le Conseil de l’Europe est resté lui aussi saisi par cette déclaration du 13 avril dernier et qui est facilement interprétable comme une tentative d’influencer le procès punissable au titre de l’article 288 du code pénal.

Ce ne sont pourtant pas ces articles qui ont conduit Nedim ?ener et Ahmet ?ik en prison puisque « leur inculpation n’est pas liée à leurs activités de journaliste » mais à une présumée appartenance au réseau criminel objet de leurs enquêtes.

L’objet du crime ? « L’armée de l’Imam », livre en préparation d’Ahmet ?ik soi-disant écrit à quatre mains avec Nedim ?ener, ne serait ni plus ni moins qu’une commande d’Ergenekon et donc un document terroriste. C’est donc pour un livre interdit à la publication -mais non publié et d’ailleurs détruit par les services de police- qu’ils sont poursuivis et détenus. Formulons le vœu que la justice turque saura se réformer avant que la plainte d’Ahmet ?ik pour destruction de propriété intellectuelle n’atterrisse à la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
La thèse que formule Ahmet ?ik dans son projet de livre vise à démontrer qu’il existe un degré d’influence du mouvement Gülen tel qu’il serait de nature à perturber le bon fonctionnement de la police. Profondément attaché à la liberté de pensée, de conscience et de religion comme à la liberté d’opinion et d’expression, ce n’est pas le mouvement en tant que tel qu’il critique. Son analyse se focalise davantage sur le danger qui résulte des conflits d’intérêt et d’influence entre différents réseaux en ce que ces conflits qui infiltreraient et structureraient les forces de sécurité de l’Etat.

En filigrane de toutes leurs recherches, il est évident que Hrant Dink ne serait pas mort si la police avait fait son travail correctement. La Cour Européenne des Droits de l’Homme a par ailleurs confirmé cette analyse en condamnant l’Etat turc pour défaut de protection.

Seuls des membres de la gendarmerie et des militaires sont inquiétés dans les enquêtes d’Ergenekon ou de l’assassinat de Hrant Dink. Pour Ahmet ?ik et Nedim ?ener, la police serait relativement protégée et l’avancée de leurs investigations sur de présumés responsables des services de police dans ces deux affaires leur vaudrait donc leur emprisonnement.

Leur mise en prison serait donc une mise hors service dans l’intérêt commun de réseaux concurrents qui, au grès des nécessités, sauraient néanmoins collaborer ponctuellement. Une thèse qui pourrait n’être jamais démontrée tant les frontières sont poreuses mais opaques entre les différents segments qui structurent l’appareil de l’Etat turc.

Il n’en demeure pas moins que les attaques répétées à la liberté de la presse viennent comme un corollaire aux procès clés que sont Ergenekon et l’assassinat de Hrant Dink.

La justice turque doit impérativement faire la démonstration de son indépendance et de son impartialité en faisant toute la lumière sur ces affaires. Il en va de la capacité des institutions turques à se démocratiser et à créer les conditions d’une démocratie saine et bien établie. Garantir la liberté d’expression et de la presse doit nécessairement être la première priorité politique du prochain gouvernement.

La libération d’Ahmet ?ik et de Nedim ?ener m’apparaît également une condition sine qua non de la démonstration de la justice turque à être équitable et conforme aux standards internationaux.

Sur une initiative du groupe des Verts/ALE, une délégation ad hoc du Parlement européen devrait très prochainement se rendre en Turquie avec pour mandat de suivre le parcours judiciaire d’Ahmet ?ik et de Nedim ?ener en observant systématiquement leurs procès et plus largement d’analyser la situation de la liberté de la presse.

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