À quoi jouent Jean-Noël Barrot et le gouvernement Lecornu ?

27 avril 2026

En refusant d’accorder un visa à Shawan Jabarin, pourtant invité au Parlement européen, la France a entravé le débat démocratique et envoyé un signal politique préoccupant. Cet alignement à moitié assumé sur les positions de Trump et Netanyahou interroge. Il menace également les engagements européens en matière de droits humains.

Le 14 avril, j’avais invité Shawan Jabarin, directeur de l’ONG Al Haq, la plus ancienne ONG de défense des droits humains en Palestine occupée, à intervenir à Bruxelles devant la Commission des droits humains, au Parlement européen. Il n’a pas pu être présent. À cause du gouvernement français.

Notre gouvernement lui a interdit de pénétrer en France contrairement aux gouvernements belge et néerlandais qui l’ont, eux, autorisé à venir et à s’exprimer publiquement dans leurs pays dans le cadre d’une campagne contre les sanctions prononcées par Donald Trump contre la Cour Pénale Internationale et d’autres ONG et personnalités. Mais la France a fait en sorte de bloquer l’obtention de son visa Schengen, ce qui a retardé sa venue en Europe.

Al Haq, une ONG honorée par le gouvernement français

Shawan Jabarin a été vice-président et secrétaire général de la Fédération Internationale des Droits Humains, qui rassemble la Ligue des Droits de l’Homme et ses homologues étrangers. Bien sûr, comme plusieurs organisations palestiniennes de défense des droits humains, Israël la considère comme une entité terroriste. En 2018, cela n’avait pas empêché  Al-Haq, déjà dirigée à l’époque par Shawan Jabarin, de recevoir le prix des droits de l’Homme de la République française, conjointement avec son homologue israélienne, B’Tselem. Mais sous la pression de Netanyahou et d’organisations pro-israéliennes françaises, la garde des sceaux de l’époque, Nicole Belloubet, avait renoncé à présider la cérémonie de remise de cette récompense, organisée au ministère de la justice. En 2022, Shawan est néanmoins reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée aux côtés de la FIDH.

 

 

En septembre 2025, Donald Trump avait sanctionné 11 juges de la Cour Pénale Internationale (CPI) (dont le juge français Nicolas Guillou) pour les punir d’avoir inculpé le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant de crimes contre l’humanité. Il avait également à cette occasion sanctionné Al-Haq, le Centre palestinien pour les droits de l’homme et l’ONG Al-Mezan pour avoir coopéré avec la CPI dans ses enquêtes portant sur les crimes commis par Israël dans les territoires palestiniens.

Le gouvernement Lecornu s’aligne sur Donald Trump

Il y a quelques jours, Jean-Noël Barrot avait déjà jugé utile de citer, devant les parlementaires français qui s’inquiétaient des exactions commises par le gouvernement israélien dans la région, une phrase de l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir, censée justifier les crimes commis contre les femmes et les enfants palestiniens ou libanais. Aujourd’hui, Jean-Noël Barrot et le gouvernement Lecornu ont donc choisi de s’aligner sur Donald Trump pour sanctionner eux aussi l’ONG Al Haq, que leurs prédécesseurs avaient pourtant jugé bon d’honorer pour son action en faveur des droits humains et de la paix au Moyen-Orient.

Et cela au moment même où le gouvernement israélien a choisi quant à lui d’accentuer encore sa dérive criminelle en introduisant la peine de mort pour les seuls Palestiniens, en multipliant les agressions et les violations du droit international en Cisjordanie occupée et en transformant le Sud Liban et la banlieue Sud de Beyrouth en nouveau Gaza.

Une honte pour la France

Le refus d’accorder un visa à Shawan Jabarin est simplement une honte pour la France. La soumission du gouvernement Lecornu au lobby pro-Netanyahou et son incapacité à défendre de manière un tant soit peu conséquente les droits humains et les valeurs de la République face au conflit israélo-palestinien accentuent les tensions au sein de la société française tout en décrédibilisant la France dans la région et dans le monde entier. Cette attitude n’est pas seulement incompréhensible, elle est irresponsable.  

De manière totalement incohérente, M. Jabarin, en tant que partenaire régulier de la France, était d’ailleurs invité à rencontrer des responsables du Quai d’Orsay. Alors qui bloque ? Il est urgent que la France clarifie son message et fasse le ménage dans ses rangs administratifs et institutionnels…

Une faute morale qui a laissé des traces

Le 18 avril, après plusieurs jours de mobilisation, le gouvernement français est finalement revenu sur sa décision en accordant un visa national à Shawan Jabarin. Persistant dans l’incohérence, elle n’a cependant pas levé l’objection sur le visa Schengen.

Il est désormais essentiel que la France fasse toute la lumière sur ce blocage, qui a entravé de manière inacceptable le travail du Parlement européen et a contribué à faire taire des voix palestiniennes engagées dans la défense des droits humains. L’attitude de la France à l’égard de Shawan Jabarin a, en outre, influencé d’autres États, comme le Danemark, qui a à son tour bloqué son visa alors qu’il était invité par l’ONG Amnesty International.

Il est insupportable de voir le macronisme prendre des décisions politiques que l’on attendrait de l’extrême droite, et ainsi influencer ses voisins. L’Europe doit, de toute urgence, s’affranchir de l’influence exercée par les gouvernements de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou, afin de renouer pleinement avec les valeurs fondatrices de notre Union.

Mounir Satouri

 

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