La République ne tient que si nous refusons la violence et la facilité.

25 février 2026

Communiqué de Mounir Satouri sur les événements tragiques du 12 février 2026 à Lyon.

Dans une démocratie, la violence politique n’est jamais anodine. Elle ne frappe pas seulement des individus : elle fragilise l’idée même de République. Notre responsabilité collective est simple en principe, mais exigeante en pratique : condamner toute violence, sans exception, et refuser qu’elle devienne un outil du débat public.

Mais condamner la violence ne suffit pas. Encore faut-il comprendre le moment politique que nous traversons. Nous vivons une période de tensions profondes, de crispations identitaires et de stratégies partisanes qui jouent trop souvent avec le feu. Or, à trop souvent jouer avec le feu, on se brûle les doigts. La radicalisation du langage, la dramatisation permanente et la recherche du conflit peuvent nourrir un climat où certains se sentent autorisés à passer du verbe au geste. C’est une responsabilité politique qu’aucun camp ne peut ignorer.

 

La France insoumise porte, à cet égard, une part de responsabilité singulière. Non pas parce qu’elle serait responsable des actes individuels, mais parce qu’une pratique du débat politique qui privilégie la confrontation permanente, les invectives et l’outrance verbale finit par installer un climat de tension durable. Le populisme de gauche, par sa conflictualisation à outrance d’une société déjà fragilisée, représente un risque certain : nourrir la polarisation plutôt que l’apaisement. La gauche, si elle veut convaincre et protéger la démocratie, ne peut pas se contenter d’entretenir la conflictualité : elle a au contraire la responsabilité de tracer des lignes claires, de refuser toute ambiguïté face à la violence et de redonner toute sa place au débat démocratique.

Car la violence des uns ne saurait en aucun cas légitimer celle des autres. Répondre à la violence par la violence, même au nom d’une cause que l’on estime juste, nous entraîne dans une spirale dont personne ne peut sortir indemne.

Rappelons aussi une évidence : la Jeune Garde ne résume pas le mouvement antifasciste en France. L’antifascisme est une tradition politique large, diverse, profondément ancrée dans l’histoire républicaine, syndicale, associative et citoyenne du pays. Réduire l’antifascisme à quelques groupes ou à des pratiques de confrontation serait une erreur. Nous avons besoin d’un antifascisme fort, populaire, mais clairement non violent, capable de convaincre la société, de rassembler largement et de défendre la démocratie sans reproduire les logiques de tension qu’il combat. Et nous n’avons pas besoin de participer à sa stigmatisation.

 

Fidèle à son héritage humaniste, la gauche a le devoir de ne jamais céder à la violence, et ce d’autant plus que tous les ingrédients d’une société inflammable sont évidents et se multiplient. Il faut regarder la réalité en face : en France, l’extrême-droite n’a jamais été aussi haut dans les sondages, le racisme devient permis, la majorité des médias basculent et nourrissent une France qui se divise. Ne nous y trompons pas : la très grande majorité des faits de violence politique, comme des condamnations pour racisme ou antisémitisme en lien avec l’activité politique, sont imputables à l’extrême droite. C’est un fait documenté, qu’on ne peut balayer d’un revers de main.

Dès lors, il est extrêmement dangereux de céder à la facilité consistant à renvoyer toutes les radicalités dos à dos. L’histoire montre que les violences ne sont ni symétriques, ni équivalentes, ni porteuses des mêmes risques. Remettons l’église au milieu du village : aujourd’hui, le danger principal pour la démocratie ne vient pas d’une hypothétique prise de pouvoir de la gauche radicale, mais de la progression réelle de l’extrême droite, qui s’approche du pouvoir et cherche à apparaître comme une force normale, légitime, presque rassurante.

 

Partant, une autre responsabilité doit être pointée : celle d’une grande partie de la droite – des macronistes jusqu’à l’extrême droite – qui préfère détourner le regard et concentrer ses attaques sur la gauche. Cette lecture partiale est largement relayée par certaines chaînes d’information en continu. On a ainsi pu entendre que la manifestation de samedi s’était « bien passée », alors même qu’elle était marquée par des saluts nazis, des chants ouvertement racistes et que des croix gammées ont été retrouvées sur le parcours du cortège. Où sont les valeurs de la France résistante, de l’Europe progressiste face à de tels aveuglements ?

Beaucoup d’hommes et de femmes politiques qui invoquent à longueur de discours « l’arc républicain » contribuent pourtant à banaliser l’extrême droite. Hier encore, ils appelaient au barrage républicain lors des élections législatives ; aujourd’hui, ils multiplient les passerelles rhétoriques et les références à des projets racistes. La violence n’est pas un accident marginal de l’extrême droite : elle s’inscrit au cœur même de ses références idéologiques, de son programme et de son projet. La “responsabilité morale” ne peut être jetée comme un anathème. Elle doit être clairement partagée.

Le bloc central comme Les Républicains sont clairement coupables du basculement du traitement médiatique et politique de l’extrême droite. Lorsque Aurore Bergé qualifie LFI de parti de « l’anti-France », elle reprend une expression chargée d’une histoire lourde, utilisée notamment par Charles Maurras pendant l’affaire Dreyfus pour désigner les juifs. Lorsque la candidate LR à la mairie de Marseille remet en avant la devise « Travail, Famille, Patrie » du maréchal Pétain, elle convoque consciemment des références aux heures les plus sombres de notre histoire. Cela n’a qu’une conséquence : déplacer les repères de “l’acceptable” dans le débat public, en normalisant les pires propos et idéologies.

 

En fin de compte, le risque est là : à force de concentrer le débat sur les excès de certains, on finit par banaliser ceux qui menacent le plus profondément les institutions démocratiques. La République ne se défend pas en créant des équivalences artificielles, ni en jouant des calculs tactiques à court terme. Elle se défend par la lucidité, par la responsabilité, et par le refus de normaliser ce qui, historiquement, a souvent conduit les démocraties à leur affaiblissement.

Mounir Satouri

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