Cohn-Bendit «La politique, je ne la respecte pas toujours»

18 avril 2011
Forum de Rennes Trois jours de débats organisés par Libération, sur le thème du «Respect», les 14, 15 et 16 avril au Triangle et au TNB.

Interview Daniel Cohn-Bendit, eurodéputé écologiste par Nicolas Demorand

Libération 15 avril 2011

Héraut du franc-parler, Daniel Cohn-Bendit a donné le coup d’envoi hier soir avec toute l’équipe de Libération au Forum de Rennes qui se tient ce week-end sur le thème du respect. Ses années d’irrévérence passées, il met un point d’honneur à écouter et respecter les idées de ceux qui pensent autrement, une manière bien à lui de faire de la politique.

Une photo célèbre de Mai 68 : on vous voit tout sourire vous moquer d’un CRS. Cette image est-elle une icône de l’irrespect ?

Absolument, c’est de l’irrespect. On ne peut parler du respect, lié à la reconnaissance de l’autre, sans envisager l’irrespect. Notre manière de défier le pouvoir était une jouissance pure. On se faisait plaisir tout en ravissant les autres. La société est devenue respectueuse de manière négative. Les différences ne sont pas respectées, on cherche même à les gommer. Nombreux sont ceux qui se sentent exclus.

On vous reproche d’être devenu un libéral-libertaire, de trahir vos convictions. Comment expliquer votre évolution politique ?

Le traître est celui qui dénonce mais en politique cela peut désigner celui qui ne se laisse pas enfermer dans une prison idéologique. Les gens réprouvent mon évolution. Dans ma culture libertaire de jeunesse, j’étais radicalement opposé au principe des élections que j’assimilais à une trahison. Je ne crois plus à ce dogme vieux de quarante ans. On change tous, c’est normal. Je suis libéral-libertaire au sens où ne pas suivre la théorie de la gauche classique qui a quand même été une partie de la gauche totalitaire, me paraît salutaire. Prenez le problème des dictatures, la gauche a trop longtemps laissé faire. La réflexion sur le libéralisme politique est de ce point de vue un apport intéressant.

L’idée de respect de l’environnement était-elle primordiale dans votre engagement du côté de l’écologie ?

Ça ne l’a pas été au début. En 1967, le mot d’ordre des libertaires était non au nucléaire militaire, oui au nucléaire civil. On ne mesurait pas bien les enjeux. J’étais sensible aux arguments d’un groupe de l’extrême gauche alternative allemande qui dressait une critique sévère de ces technologies soi-disant modernes et neutres. Le nucléaire esquissait une société autoritaire et fermée, à l’encontre de ma réflexion permanente sur la démocratie. Par la suite, je me suis intéressé à l’écologie urbaine, au bien-vivre dans les villes. On occupait des maisons pour empêcher la construction de gratte-ciel, on s’opposait à un urbanisme dicté par des impératifs économiques au mépris des citoyens. Et puis réfléchir sur la cité c’est aussi se poser la question du climat, des conséquences sur l’environnement. Mais je reste avant tout un citadin qui s’épanouit dans la pulsion de la cité en dehors de tout environnementalisme classique, que je respecte par ailleurs.


Peut-on dire qu’il y a aujourd’hui consensus sur le débat environnemental ?

En Europe et dans les pays développés, l’écologie fait désormais partie des dimensions nécessaires au paradigme politique. A défaut de s’approprier le respect de la nature, nous courrons à l’échec. C’est une nouvelle phase de l’histoire qui commence.


Les écologistes sont souvent vus comme des bobos. La prise en compte de la fragilité de l’écosystème n’est-elle pas au final un mouvement patrimonial de plus ?

Il y a bien dans l’écologie une dimension conservatrice. Si on ne parvient pas à préserver l’environnement, on ne sera pas capable de faire évoluer notre civilisation. Il y a aussi une dimension de solidarité : préserver c’est prêter main-forte à ceux qui sont le plus touchés par la dégradation écologique et sociale. Il faut aller moins vite, privilégier le slow food, aller à l’encontre de la modernité scientiste qui a défini la gauche traditionnelle et la droite moderne. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, les écologistes sont les seuls vrais conservateurs.

Le respect en politique, est-ce une valeur essentielle ?

Le respect en politique passe par le respect de celui qui ne pense pas comme moi. Faire le pari difficile que mon adversaire politique peut avoir une idée juste. C’est compliqué au sein d’une même organisation politique, imaginez entre deux organisations différentes ! La gauche et la droite s’opposent avec constance entre elles et contre les projets des écologistes.

Au Parlement européen, les coalitions ne se font-elles pas sur des bases plus larges ?

José Bové est à l’initiative d’un mouvement extraordinaire autour des gaz de schistes. Il a réuni un consensus de personnes improbable et même impossible : UMP, Parti radical, socialistes. Au Parlement européen, la majorité n’est jamais définie à l’avance car les cultures politiques sont très différentes. Cela incite les députés à s’écouter davantage pour parvenir à un accord majoritaire.


En 2007, Nicolas Sarkozy marque une rupture de génération, de style et de méthode dans la pratique présidentielle. Cet aspect du personnage vous est-il sympathique ?

Le volontarisme politique, l’idée qu’on peut changer les choses, est une notion issue de la gauche classique. La droite était plus réticente. Sarkozy s’en est emparée. Il s’est engagé dans un Grenelle de l’environnement, dans un processus de reconnaissance de l’écologie que la gauche n’avait osé faire. C’est une méthode de façade. Pensez aux prises de guerres de Sarkozy. Kouchner et autres ministres de gauche. Sarkozy ne respecte pas les gens tels qu’ils sont. Il les attire sur son terrain et les y enferme. C’est un viol politique, ils deviennent des clones de Sarkozy. Il instrumentalise, voit des choses, sent les faiblesses de ses interlocuteurs. La dégradation de Sarkozy tient au fait qu’il voulait apparaître comme quelqu’un d’ouvert alors qu’il est autoritaire et sans aucune capacité de respecter autrui. C’est pour cette raison que rien ne marche, il perd la main.

Après l’élection de Nicolas Sarkozy, Régis Debray a écrit qu’il regrettait la disparition de tout ce qui fait le théâtre et le décor de la fonction présidentielle. Le respect des formes et des apparences, n’est-ce pas un noble mensonge utile au fonctionnement de la démocratie ?

La fonction présidentielle infantilise la société politique. La majorité est dépendante, tout se décide à l’Elysée mais ce n’est pas ça que je reproche à Sarkozy. Régis Debray devrait accepter que le monde moderne produise un autre type de président. Si on ferme les yeux, on peut imaginer que dans vingt-cinq ans une femme d’origine musulmane sera à la tête de la France. Le sacré doit se redéfinir en permanence. Sarkozy a bien intégré tout ce décorum présidentiel, mais dans un style différent. Il n’aurait de toute manière pas pu jouer les de Gaulle ou les Mitterrand. Giscard d’Estaing a initié cette rupture de la fonction présidentielle, saluée de tous à l’époque. Il a été capable avec Simone Veil de faire des choses que le présidentialisme traditionnel n’aurait pas acté. Mitterrand c’est une autre histoire. Ce qui me dérange chez Sarkozy, c’est de se prétendre ouvert et moderne alors qu’il est ringard et vieux.


Respecterez-vous votre parole de ne jamais être candidat à la présidence de la République ?

Aujourd’hui, 350 personnes sont malades du virus de la présidentielle. Je les ai recensées. D’un côté il y a ceux qui visent l’Elysée pour 2012, 2017 ou 2022. De l’autre, ceux qui veulent être le meilleur candidat de leur famille politique. Noël Mamère, Eva Joly et Nicolas Hulot chez les écologistes. Mélenchon et Besancenot pour l’extrême gauche. Chez les socialistes, Montebourg fait son show mais c’est en fait 2017 ou 2022 qu’il vise. Entre nous, quelle est la différence politique entre Hollande et Strauss-Kahn ? Etre candidat, c’est accepter que toutes les contradictions du monde politique passent par vous. La campagne présidentielle est dangereuse pour les partis. Je ne veux pas que la politique me rende malade. Je gâcherais ma vie. J’adore la politique parce que je suis capable de ne pas la respecter par moments. Je suis dans le dernier quart de ma vie. J’aurai 69 ans à la fin de mon mandat. Je ne veux plus faire campagne. Il n’y a aucun débat d’idées. J’aimerais qu’enfin un candidat puisse présenter aux Français les risques et les contradictions du projet politique qu’il porte. Il faut responsabiliser les électeurs qui se prononceront en fonction du risque qu’ils accepteront de prendre en votant pour tel ou tel candidat.

Quelles sont les figures qui vous inspirent du respect ?

Dans les années 60-70, j’avais une admiration sans borne pour Cornélius Castoriadis, Claude Lefort et Edgar Morin ; des théoriciens alors peu reconnus et respectés. Je m’intéressais aux perdants de l’histoire. Anarchistes espagnols assassinés par les staliniens, organisations juives socialistes massacrées par les nazis. Aujourd’hui, j’ai du respect pour des personnalités à un moment précis de leur histoire. Barack Obama nous a imposé un respect qui se dilue depuis son élection. Adam Michnik s’est battu contre le totalitarisme. Lorsqu’il était en prison, il a reçu une visite du ministre de l’Intérieur qui lui proposait la liberté en échange de l’exil. Michnik a refusé : «Un homme libre aujourd’hui en Pologne est en prison». Et pourtant, des années après, il a soutenu l’intervention militaire en Irak. Le respect c’est donc pour des moments de personnalité. Bob Dylan était extraordinaire. Aujourd’hui, il fait une tournée au Vietnam et en Chine où on lui interdit de chanter Blowin’ in The Wind. Dans ces conditions, cela ne vaut plus le coup d’être Bob Dylan.

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