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Régions ultra-périphériques : Voyage d’étude en Guyane

9 novembre 2011
En effet, les appels de fonds importants qu’ils mobilisent dans le budget européen génèrent bien des incompréhensions, tant pour les programmes de développement (la Guyane bénéficie du plus important budget d’Europe par tête d’habitant pour le FEDER) que via les programmes POSEI négociés en 1992 et qui leur garantissent un statut fiscal particulier.

Vu de Bruxelles, la réponse à la question de l’importance des RUP pour l’Union Européenne est apportée par la visite du centre spatial de Kourou où se développe l’industrie spatiale européenne, sans nul doute la plus avancée du monde. Car, sans Kourou, il n’y aurait pas une telle ressource économique en Europe. En effet, une base de lancement de fusées doit nécessairement être à proximité de l’équateur, là où la Terre, à son diamètre le plus large, tourne le plus vite. En effet, grâce à cet « effet de fronde » de la planète, il y a moins besoin de carburant pour porter une fusée jusqu’à son orbite, et il y a donc davantage de charge disponible pour le satellite mis à bord du lanceur. Ainsi, avec le même lanceur Soyouz, à Baïkonour, la fusée soviétique embarque 10% de charge utile en moins. L’avantage économique est immense. Aussi, désormais, elle est lancée depuis Kourou.

Deuxio, pour que cet « effet de fronde » opère, il faut bien sûr envoyer la fusée vers l’Est, puisque la terre tourne d’ouest en est. Et donc, sur des centaines de kilomètres, il faut disposer d’une surface désertique en cas d’échec du lancement, ce qui arrive parfois. A l’Est de Kourou, il y a l’immensité de l’Océan Atlantique. Puis il faut pouvoir disposer d’un espace à terre considérable pour regrouper sur un même site toutes les opérations d’assemblage de la fusée, notamment son chargement en poudre combustible, dont la dangerosité est extrême et dont les effets d’un accident industriel dépasserait largement ceux que l’on a vu à Toulouse avec l’usine AZF. Or Kourou, et le plateau guyanais en général, offre toute la place voulue, en terrain plat, pour aménager les kilomètres de distance qui séparent les activités les unes des autres jusqu’à ce que la fusée soit prête sur son pas de tir. Enfin, et ce n’est pas négligeable, la Guyane est une zone non sismique, et une des rares zones tropicales épargnées par les cyclones.
Une fois ces conditions requises énoncées, prenez votre globe terrestre et faites l’inventaire : de site regroupant toutes ces conditions, il n’y en a qu’un au monde, et il est en Guyane. Après un tour du site, et après avoir pris conscience de l’importance de son industrie spatiale pour l’économie européenne, vous avez donc compris que la Guyane restera, pendant encore fort longtemps, européenne !

Mais être européen dans un environnement sud-américain, c’est un vrai casse-tête. Ainsi Maripa-Soula, accessible uniquement par fleuve ou par avion, perdue dans la forêt amazonienne, au bord du fleuve Maroni qui fait la frontière avec le Surinam voisin. Côté Europe, pas un commerce ne résiste. En effet, en face, une ville-champignon est sortie de terre, que l’on gagne en trois minutes, d’un coup de pirogue. Restaurants, hôtel, commerces, tout y prospère, sans TVA ni charges sociales, et avec une main d’œuvre payée le dixième de l’Europe. A Maripa-Soula, le chômage est de 80%, mais les allocations familiales et le RMI assurent un revenu qui est donc intégralement ou presque dépensé en face. L’État, qui a fait des zones franches en banlieue parisienne, est incapable d’en prévoir une pour les villages du Parc amazonien de Guyane ! Mieux, toutes les réglementations s’appliquent là-bas comme à Bruxelles. Ainsi le dossier d’une maison de services publics dans un village où l’on ne peut se rendre qu’en pirogue est bloqué car Bruxelles exige un accès handicapés aux normes et refuse de financer le projet en l’état !

Les Amérindiens, « peuple premier » de la forêt amazonienne, sont donc des « citoyens français et européens », tout comme la communauté d’africains ayant fui l’esclavage installée là en bonne intelligence avec les communautés amérindiennes depuis plusieurs siècles. Le médecin affecté au Parc nous décrit la misère sanitaire de ces populations, la déstructuration de leur environnement économique et social, leur absence de perspectives. A tout le moins, on pourrait penser que le Parc de Guyane, immense, réserve de biodiversité unique au monde, puisse être reconnu comme leur territoire, une sorte de « réserve ». Mais la France n’est pas le Québec ou la Norvège, qui agissent de la sorte avec les peuples Sami de l’extrême nord polaire, et elle impose le « droit républicain » jusqu’au fin fond de la jungle. Ainsi, l’accès au Parc, donc à leur village, est réglementé, et nécessite une autorisation .. de qui … devinez …. du Préfet, bien sûr !
Ceux qui se passent allègrement de l’autorisation préfectorale, ce sont bien sûr les orpailleurs clandestins, chercheurs d’or venus de l’autre côté de la frontière, qui dévastent le fleuve et ses affluents à la recherche du minerai précieux dont la Guyane, et l’Amazone en général, disposent de façon abondante. Avec la crise économique mondiale, les cours de l’or se sont envolés, et les dix tonnes annuelles, selon les estimations, que les orpailleurs extraient chaque année, représentent, à 35.000 € le kilo, un revenu annuel de 350 millions d’euros. Autant que tous les crédits européens alloués à la Guyane sur sept ans ! Le désastre est total, alcool, drogue, prostitution, et, surtout, le recours au mercure qui « piège » l’or au moment de son extraction. La chaîne alimentaire des populations en est infestée, via les poissons du fleuve qui sont leur alimentation principale. Les gendarmes font des patrouilles sur le fleuve, essuient de temps en temps des coups de feu, et se réfugient dans leur caserne surmontée d’un drapeau bleu-blanc-rouge flambant neuf. Et l’orpaillage clandestin continue de plus belle. Difficile d’imaginer un contraste plus saisissant que celui entre Maripa-Soula et ses populations abandonnées et le centre spatial de Kourou, hyper-sécurisé, où nombre de responsables qui nous ont reçu ont des allures de paras tout juste retraités.
Alors quel avenir pour la Guyane, archétype de le la région ultra-périphérique que l’on arrime à la France en raison de son intérêt stratégique, mais pour laquelle l’avenir des populations sera nécessairement lié à celui de l’Amérique du Sud. Car, malgré un niveau de vie de standard « européen », même si les plus pauvres y sont bien plus pauvres qu’ailleurs en Europe, la Guyane est dans une impasse économique totale. Elle importe 80% des denrées qu’elle consomme depuis la France, à 7.000 kilomètres ! En effet, tout ou presque vient de France, denrées alimentaires, matériaux de construction, jusqu’au calcaire que les agriculteurs mélangent aux sols très acides qu’ils exploitent ! Alors que le Brésil, son voisin, est une économie capable de la ravitailler à peu près en tout domaine, à tellement moindre coût, et que, nécessairement, il le fera un jour ou l’autre. Pour l’instant, un pont a été construit, mais pas la route qui y mène ! Mais cette liaison va tout transformer. La Guyane s’engage dans des projets de déforestation à 40.000 euros l’hectare, financés à 75% par les fonds européens, pour améliorer son auto-suffisance alimentaire. De tels programmes sont-ils seulement réalistes ?
Ce voyage d’études fera donc l’objet d’un debriefing en commission à Bruxelles. Une seule certitude émerge : pour être efficace, le futur programme de développement de la Guyane devra être aussi important que par le passé, mais surtout être beaucoup plus flexible pour pouvoir s’adapter aux réalités concrètes que vivent des populations dont l’avenir, en dehors de ceux qui gravitent autour de la base spatiale de Kourou, passera par leur capacité à insérer leur modèle de société dans son environnement régional. Et pour tous les RUP, on ne peut plus faire l’économie d’une telle réflexion sur l’avenir, avec des perspectives différentes selon leur situation dans le monde.
François ALFONSI

*Elle comprenait moi-même et les deux députés français directement concernés de notre Commission de Développement Régional, celui de de la Réunion, Elie Hoareau (PCR), et celui de la Guadeloupe, Patrice Tirolien (PS), ainsi qu’un un grec socialiste (G. Stravakakis), accompagné du député socialiste des Açores (Luis Alves), autre région ultra-périphérique dépendant du Portugal, un allemand libéral (M. Theurer), un autre allemand (J. Zeller) du PPE (le groupe parlementaire où siège également l’UMP), un lithuanien du PPE (Imbrasas), et un tchèque (H. Vlasak) du groupe ECR, qui est une coalition assez hétérogène autour des conservateurs britanniques.

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