Tunisie : l’UE doit sanctionner Kaïs Saïed
En Tunisie, la répression ne connaît plus de limites : militants antiracistes, avocats, journalistes, défenseurs des droits humains croupissent en prison sur ordre d’un pouvoir qui ne tolère plus aucune voix dissidente. Face à cette dérive, l’Union européenne détourne le regard et continue de financer Kaïs Saïed. Il est temps que cela cesse.
Le 23 juin dernier, la militante antiraciste tunisienne Saadia Mosbah — défenseure des personnes subsahariennes victimes de racisme et de mauvais traitements dans le pays — a été condamnée en appel à huit ans de prison. Deux jours plus tard, c’est Sihem Bensedrine, l’une des principales figures tunisiennes des droits humains, qui était condamnée en première instance à 25 ans de prison. Elle a 75 ans.
Le lendemain, le 26 juin c’était au tour du journaliste indépendant Zied El Heni de voir sa peine d’un an de prison confirmée en appel tandis que ses collègues Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies avaient déjà été condamnés quelques semaines auparavant plus lourdement encore. Le 18 juin dernier les avocats tunisiens s’étaient mis en grève dans tout le pays pour dénoncer un système judiciaire aux ordres du pouvoir, qui piétine systématiquement les droits de la défense.
La Tunisie s’enfonce dans l’arbitraire et le non-droit
Aux avant-postes des printemps arabes en 2010-2011, la Tunisie avait ouvert la voie à la contestation des dictatures corrompues sur tout le pourtour méditerranéen. Quinze ans plus tard, elle illustre malheureusement, avec l’Égypte du maréchal Al-Sissi, l’un des pires cas de retour en arrière en matière de démocratie, de libertés et de droits humains fondamentaux.
Depuis l’élection de Kaïs Saïed à la tête du pays en 2019 et surtout depuis le coup de force institutionnel qu’il a mené en 2021 en s’octroyant les pleins pouvoirs, le pays s’enfonce chaque jour davantage dans le non droit et l’arbitraire. Tous les opposants politiques sont en prison ou en exil depuis longtemps déjà et c’est désormais au tour des avocats, des journalistes et des dirigeants d’ONG qui refusent de faire allégeance au pouvoir, d’être victimes de la vindicte de Kaïs Saïed.
L’Union Européenne fait les yeux doux au dictateur tunisien
Pendant que cette grave dérive se produit à quelques kilomètres des frontières de l’UE, ses dirigeants continuent de faire les yeux doux au dictateur tunisien. En 2023 Ursula von der Leyen avait ainsi conclu avec lui, en grande pompe, un « partenariat stratégique global » dont le cœur consistait à financer le gouvernement tunisien à condition qu’il empêche les migrants subsahariens de traverser la Méditerranée. Un accord qui a nourri le racisme et les mauvais traitements subis par ces populations, avec les encouragements du pouvoir tunisien.
Dubravka Šuica, la Commissaire européenne en charge de la Méditerranée, s’est, à son tour rendue en Tunisie en octobre dernier pour « travailler ensemble à la mise en œuvre du partenariat stratégique et global UE-Tunisie signé en 2023 ». Sans évoquer à aucun moment publiquement, ni au cours de son séjour ni par ailleurs, la situation des libertés et des droits humains fondamentaux dans le pays.
Pour ma part, je me suis mobilisé constamment depuis mon élection en 2024 à la tête de la Commission DROI du Parlement Européen à propos de la situation dramatique des Droits Humains en Tunisie. Je suis intervenu à plusieurs reprises au Parlement sur ce sujet sans jamais recevoir de réponse satisfaisante de la part de la Commission et de la Haute représentante. Nous avons toutefois obtenu, en novembre dernier, l’adoption par le Parlement européen d’une résolution d’urgence exigeant la libération de l’avocate Sonia Dahmani. Soumis à cette pression, le régime de Kaïs Saïed avait dû la libérer mais elle vient de nouveau d’être condamnée à deux ans de prison en mai dernier.
Il faut sanctionner Kaïs Saïed
En novembre 2025, nous avons organisé une rencontre avec la société civile tunisienne au Parlement Européen. Bien que nous ayons suivi de près la situation depuis longtemps, le paysage des droits humains en Tunisie dressé par nos interlocuteurs était proprement effarant.
Je devais me rendre en Tunisie en avril dernier, à la tête d’une délégation de la sous-commission DROI, pour faire le point avec le gouvernement et la société civile sur la situation des libertés. Comme déjà en 2023, le gouvernement tunisien a empêché cette visite au dernier moment.
En juin, les avocats français William Bourdon et Vincent Brengarth ont adressé, au nom du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie, un courrier à Kaja Kallas pour demander des sanctions contre Kaïs Saïed. Le scandale a assez duré en effet. L’Union Européenne ne peut pas continuer à soutenir et encourager les régimes les plus liberticides comme celui de Kaïs Saïed en Tunisie ou encore celui des Talibans afghans au nom de la politique d’une « Europe forteresse » voulue par l’alliance de la droite et de l’extrême droite européennes. En agissant ainsi, la Commission présidée par Ursula von der Leyen trahit les valeurs les plus fondamentales sur lequel le projet européen s’est construit après la défaite des fascismes européens. L’UE doit sanctionner sans plus tarder Kaïs Saïed et ses complices. Elle dispose pour ce faire du régime mondial de sanctions en matière de droits de l’Homme, créé par l’UE en 2020.
Mounir Satouri
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