Neuvième session du Forum Permanent de l’ONU sur les Questions Autochtones

3 mai 2010
La 9ème session du Forum Permanent de l’ONU sur les Questions Autochtones (UNPFII), à laquelle j’ai participé en tant que membre de la délégation du Parlement européen, vient de se terminer. Créée en 2000, cette structure spécifique de l’ONU a pour mandat de discuter des questions autochtones sur le développement économique et social, l’environnement, la culture, l’éducation, la santé et les droits humains. Elle se réunit tous les ans depuis 2002, réunissant des centaines de représentants des peuples autochtones, des gouvernements et des instances de l’ONU. Pour la deuxième fois, le Parlement européen avait décidé de participer à ce forum. J’en ai profité pour soulever régulièrement les questions intéressant les Amérindiens de Guyane (orpaillage, droits culturels, etc.), qui malheureusement n’avaient pas de représentants.
Diversité et intensité du forum

Nous avons alterné les participations aux séances plénières et les rencontres bilatérales avec des représentants des peuples autochtones, des membres du Forum Permanent et des ambassadeurs. S’il est impossible de rendre compte de l’ensemble des interventions, plusieurs ont retenu mon attention et ont été l’amorce d’échanges fructueux. Ainsi, le Dr. Handaine Mohamed, président de la Confédération des associations amazighes du sud marocain, s’est exprimé au nom de l’ensemble de la délégation amazighe pour souligner à quel point ce peuple est touché par le réchauffement climatique qui accélère la désertification de leur territoire. Outre réclamer l’application immédiate de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, il a également demandé « à la justice internationale (TPI) de juger les responsables des crimes du changement climatique qui menace l’existence des peuples autochtones ».

De même, Rawia Aburabia, représentante du Forum de Coexistence du Negev pour l’Égalité Civile, a dénoncé les violations des droits humains dont sont victimes les Bédouins du désert du Négev de la part de l’État d’Israël. Bien que citoyens israéliens, la moitié de leurs villages ne sont pas reconnus, ne bénéficient ni d’eau courante, ni d’infrastructures éducatives ou routières, et sont constamment menacés de destruction. Elle en appelle donc au Forum pour qu’il soit fait pression sur l’État d’Israël pour qu’il respecte les droits de ses citoyens autochtones.

Je souhaite encore mentionner Mareva Neti de Montluc, Tahitienne et représentante de l’association Taata Tumu, qui a déploré les conséquences néfastes de la tutelle de l’État français sur son peuple (dépossession foncière et territoriale, échec scolaire et social, etc.). Exigeant la remise de la Polynésie Française sur la liste des pays à décoloniser, elle a également demandé que les peuples autochtones soient reconnus en tant que dépositaires et gardiens exclusifs de toutes les ressources naturelles connues ou à découvrir existant sur leurs territoires.

Défense des forêts et remise en cause de REDD

Mais le débat qui m’a le plus marquée est celui qui a porté sur les peuples autochtones et les forêts. 60 millions d’autochtones habitent dans les forêts, dont la défense est à l’origine de la plupart des grands combats autochtones. Comme le souligne une représentante des amérindiens du Brésil : « On ne peut pas imaginer les forêts sans les peuples indigènes, ni les peuples indigènes sans les forêts ». Plusieurs thèmes ont été abordés, tels que la gestion communautaire des forêts, le développement social et culturel des populations autochtones des forêts, etc. En accord avec le thème du forum sur le droit à l’autodétermination des peuples autochtones (art. 3 de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones), nombre d’intervenants ont pris la parole pour réclamer leur intégration à toute prise de décision concernant les forêts. Non seulement ils tirent leurs ressources des forêts, mais celles-ci sont aussi leur lieu de vie, qui peut être complètement détruit par un projet minier, ou par l’exploitation du bois provoquant une rapide déforestation. Or pour nombre d’États, les forêts sont des surfaces vides avant tout perçues comme une source de revenus.

Mais le débat a pris une autre dimension à partir du moment où le lien a été fait entre les forêts et le réchauffement climatique. Il s’est focalisé autour du programme REDD (Réduction des Émissions causées par la Déforestation et la Dégradation des Forêts). REDD est un ensemble de mesures reprises dans le cadre de l’Accord de Copenhague, le 18 décembre 2009, visant à la préservation des forêts pour lutter contre le réchauffement climatique. Selon les calculs, en effet, la déforestation et la dégradation des forêts participent entre 15 et 25% des émissions de gaz à effet de serre, c’est-à-dire autant voire plus que le secteur des transports. REDD prend la forme d’un marché de crédits incitant à l’investissement dans les pays à forte couverture forestière pour en préserver les forêts de l’exploitation abusive et réhabiliter les forêts dégradées.

Nombre de représentants autochtones, et tout particulièrement ceux provenant d’Amérique Latine, ont très fortement contesté voire dénoncé ce système. Ils ont regretté que les peuples autochtones n’aient pas été sollicités lors de l’élaboration de ce processus et que rien ne garantisse que leurs intérêts soient préservés. Mais surtout ils ont dénoncé une commercialisation des forêts, dont seul l’intérêt économique est pris en compte : pour eux la forêt a une dimension spirituelle irréductible à une appréhension économiste. La forêt doit être une source de vie et non pas une ressource à exploiter. Ainsi, ils n’avaient pas de mots assez durs sur le système de marché, qui permet de donner bonne conscience aux pays développés mais ne garantit même pas globalement une réduction des gaz à effet de serre. D’autant plus, comme le soulignait un représentant bolivien, « on ne peut pas laisser au marché le soin de régler les problèmes qu’il a créé ». Les représentants asiatiques avaient toutefois un discours plus mesurés sur REDD, à l’instar de Joan Carling, des Philippines, soulignant qu’il ne fallait pas être pour ou contre REDD mais réfléchir aux modalités de son application. Pour les communautés autochtones des Philippines, quand il faut choisir entre la perte de la forêt au profit du commerce (mines, barrages, exploitation forestière, etc.) et sa préservation grâce aux mécanismes de REDD, le choix est vite fait. Malgré ses limites, REDD est pour elle un outil intéressant pour la préservation d’un style de vie.

La Bolivie à la pointe de la contestation

Les débats bilatéraux également ont permis de bousculer les certitudes de certains membres de notre délégation. Quelques jours après la fin de la Conférence des Peuples du Monde sur le Changement Climatique et les Droits de la Terre Mère, l’ambassadeur de l’État plurinational de Bolivie, Pablo Solomon Romero, nous a tenu un discours musclé mais particulièrement pertinent. Reprenant l’Accord des peuples adopté le 22 avril à Cochabamba (Bolivie) il a souligné qu’il ne fallait pas seulement se concentrer sur le problème qu’est le réchauffement climatique, mais aussi sur son origine : le système capitaliste, qui a imposé une logique de concurrence, de croissance illimitée et de domination et marchandisation de la nature. « Sous le capitalisme, la Mère-Terre ne constitue qu’une source de matières premières et en ce qui concerne les êtres humains, en moyens de production et en consommateurs, en personnes qui importent pour ce qu’elles ont et non pour ce qu’elles sont ». À l’instar d’Evo Morales, il a appelé à « décoloniser l’atmosphère » en rappelant la responsabilité historique des pays occidentaux dans le réchauffement climatique.

Regrettant les Accords de Copenhague, basés sur le volontarisme de chaque pays, il a espéré au contraire qu’à Cancún seront élaborées des règles claires et contraignantes, à l’instar de ce qui avait été fait à Kyoto : quelles sont les limites à ne pas dépasser ? Quelles réductions effectuer ? Quelle contribution pour chaque pays ? Appelant à ne pas être « kidnappé » par les États-Unis, il a appelé l’Europe à être chef de file pour un accord ambitieux et contraignant à Cancún en décembre prochain. Pour lui, l’Europe va être l’acteur clé de ce sommet, avec pour objectif de rattraper l’échec de Copenhague.

Des représentants autochtones incisifs et en attente

Les représentants des peuples autochtones non plus ne s’embarrassaient pas de langue de bois pour nous faire part de leurs inquiétudes. Ainsi, Freddy Condo Riveros, Quechua, Coordinateur de l’Organisation des Autochtones, Paysans et Communautés Interculturelles de Bolivie, choqué par l’appel d’un de mes collègues à la nécessaire adaptation face au changement climatique a rétorqué : « Quelle adaptation ? S’il n’y a plus de neige dans les montagnes, doit-on y accepter des mines ? Si les températures augmentent, doit-on donc généraliser l’air conditionné ? Si les déserts s’étendent, doit-on développer un tourisme du désert ? Et les maladies nouvelles, on doit aussi s’y adapter ? L’exploitation de la mine de San Cristobal répand du cyanure dans les rivières. Il n’y a plus de poisson, comment s’adapter à ça ? ». Il a appelé au soutien des pays du nord, et non pas à leur assistance. Les peuples autochtones doivent pouvoir exercer leur droit à l’autodétermination, c’est-à-dire être partie prenante de toute décision les concernant.

Aboubacar Albachir, quant à lui, Touareg et Coordinateur de l’organisation Tunfa, a mis l’accent sur le problème des industries extractives. La prolifération des sociétés minières réduit de plus en plus les espaces pastoraux et les espaces de savane (disparition progressive des autruches, des antilopes…). Mais surtout il a dénoncé les conditions de l’exploitation de l’uranium au nord Niger, qui se fait sans aucune protection : la radioactivité se diffuse dans l’eau et par l’abandon de déchets, contaminant les populations. Si les pratiques d’Areva ont été désastreuses, l’arrivée des Chinois n’a fait qu’empirer la situation.

Enfin, j’aimerais rappeler l’intervention énergique de Joan Carling, Igorot (Philippines) et Secrétaire Générale du Pacte des Peuples Indigènes d’Asie, qui a déploré que ceux qui contribuent le moins au réchauffement climatique en sont les premières victimes (peuples autochtones, femmes…). Et alors même que les peuples autochtones ont des solutions à proposer, leur avis n’est pas pris en compte, ce qui d’après elle révèle à quel point ils sont marginalisés.

Globalement, s’est dégagé une attente très forte vis-à-vis de l’Union européenne et un appel à agir sans attendre. L’Europe a une dette coloniale (pillage des ressources) mais également climatique (émetteur historique des gaz à effet de serre) vis-à-vis des peuples autochtones, et a donc une obligation politique et morale forte à agir, sans attendre que les États-Unis ou la Chine bougent.

Nous avons ainsi échangé avec des représentants de tous les continents. On peut toutefois regretter la sur-représentation des représentants d’Amérique latine et la sous-représentation des Asiatiques et surtout des Africains. Ainsi, nous n’avons rencontré aucun représentant des forêts africaines. Il nous faut renforcer notre contribution en faveur des peuples autochtones du monde entier, notamment en contribuant au financement des structures indigènes (notamment pour qu’ils puissent envoyer des représentants aux sessions du Forum Permanent de l’ONU sur les Questions Autochtones, les finances étant le principal obstacle à la diversité des représentations).

Globalement, une action forte est attendue de l’Europe. C’est à nous de nous adapter et d’agir en étant vigilant à ce que le sujet des peuples autochtones soit systématiquement soulevé et posé dans le cadre des relations bilatérales et des délégations, a fortiori quand des représentants du Parlement se déplacent dans des pays où cette question existe. De même, et c’est un problème qui a été soulevé régulièrement par nos interlocuteurs, il faut être vigilant pour que les délégations de l’Union européenne dans les pays où existent des peuples autochtones soient plus à l’écoute de leurs représentants. L’Union européenne doit être ouverte aux sociétés civiles hors de Bruxelles, pour un enrichissement de sa compréhension du monde et de son action.

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