Coordination nationale Solidarité Kurdistan : quelle solution politique à la question kurde en Turquie ?

30 mai 2011
C’est dans la salle Lamartine de l’Assemblée nationale que s’est tenu ce colloque sous le haut patronage de Jean Paul Lecoq, député membre de la Commission des Affaires Étrangères.
D’abord je vais me présenter. Je suis député européen du groupe Verts-Alliance Libre Européenne. J’insiste sur ce second versant de notre groupe qui est celui des députés nationalistes Écossais, Basques, Calatans, Gallois, Flamands, Corse, qui siégeons au Parlement européen et essayons d’y mettre en avant évidemment le droit des peuples, le respect des cultures et la valeur de la diversité culturelle dans une société. Car il ne s’agit pas simplement de défendre un peuple et une culture agressés, il s’agit de faire prendre conscience que la diversité des peuples et des cultures, c’est la vraie richesse de l’espace où nous vivons, qui est l’espace européen au sens large ; et le sens large pour nous effectivement inclut la Turquie.

Dans cet espace européen, il y a des situations évidemment très diverses, et l’Europe a, quelque part, engrangé un certain nombre de concepts qui sont des concepts fondamentaux, tels que le droit à l’autodétermination, et le droit à des libertés démocratiques fondamentales. Il est inconcevable que des députés, comme ceux du BDP, des gens qui ont été élus démocratiquement, puissent être démis de leurs fonctions pour simple délit d’opinion. De même il est intolérable d’imaginer que l’on puisse avoir des fractions entières d’une population, les Kurdes de Turquie, qui soient privées d’apporter leur soutien par leurs votes aux idées et aux partis politiques qu’ils souhaitent soutenir. C’est quelque chose qui est totalement contraire à la réalité de la démocratie européenne. Il est impensable que l’on puisse, au nom d’une raison d’Etat, où que ce soit – ça peut être le cas en France, ça peut être le cas en Espagne, aujourd’hui on a le problème basque, et c’est manifestement le cas en Turquie –, qu’au nom d’une raison d’Etat, qui est toujours une mauvaise raison, on arrive à brimer et à interdire l’expression démocratique des peuples.

La valeur essentielle que l’Europe se doit de promouvoir, c’est la valeur de la démocratie, c’est le seul point qui est intangible et qui est infranchissable.
Alors, dans le cas de la Turquie, il a été posé la question de l’intervention de l’Europe comme en Libye. Dans le cas de la Turquie, le problème est sans doute plus important pour l’Europe, dans la mesure où c’est appelé, où cela pourrait être appelé, à devenir un espace européen. Nous sommes ici non plus dans une considération de politique par rapport à des interventions à l’extérieur, comme on a pu en avoir en Côte d’Ivoire par exemple. En Turquie c’est d’un intérêt tout à fait différent. Ici nous rentrons dans un espace qui est susceptible de devenir un espace intérieur de l’Union européenne. Et dans cet espace à ce moment-là la question de l’intervention n’est pas un problème d’opportunité. Intervenir sur le débat démocratique en Turquie est une obligation de l’Union européenne à partir du moment où l’Union européenne a mis à son agenda l’adhésion de la Turquie à l’Union.

Or, il se pose en Turquie des problèmes considérables. Problème des droits politiques qui sont refusés, des droits du peuple, de la culture et de la langue kurdes qui sont réprimés. Et pas seulement, il y a aussi l’Arménie, les minorités issues de l’Histoire arménienne. D’autre part, il y a un mur d’incompréhension, c’est visible, entre la vision du gouvernement turc et les aspirations démocratiques des peuples concernés. Il y a comme ça des anecdotes qui des fois parlent plus que d’autres considérations. J’ai pris en tant que député corse, la suite d’un autre député corse qui était là il y a 20 ans, Max Simeoni, et qui, il y a 20 ans, s’était rendu au Kurdistan avec une délégation de députés européens pour protester contre l’incarcération de Madame Leyla Zana. Elle a obtenu par la suite le « prix Sakharov » ce qui est une reconnaissance de légitimité par l’Union Européenne. Et l’on voit que, 20 ans après, Madame Leyla Zana est à nouveau interdite d’expression politique, malgré son rôle manifeste de leader démocratique de la revendication du peuple kurde. Ce sont des faits qui sont des marqueurs par rapport à une situation, et qui sont des marqueurs non seulement par leur côté inacceptable, mais du fait que, dans la durée, les choses n’ont pas bougé et que nous sommes toujours confrontés à ce mur.

Il y a une autre anecdote qui est plus légère mais qui est plus récente. J’étais l’autre jour avec José Bové, qui est membre de mon groupe, car nous défendions plusieurs personnes, en Belgique et en France, qui avaient été arrêtées dans le cadre de supposées activités au sein du PKK. Comme une de ces personnes vit sur le plateau du Larzac où M. Bové, comme chacun sait, a sa propre résidence, et qu’ils sont voisins, il s’était mis en première ligne pour dénoncer cette arrestation arbitraire. Cette personne avait été accusée d’avoir organisé des camps d’entraînement du PKK dans le cadre du plateau du Larzac. Et je vois encore José Bové, nous étions en conférence de presse, répondre à une journaliste d’un grand média turc, qu’il connaissait très bien cette personne, que ça faisait 30 ans qu’elle était établie là, qu’il n’imaginait pas une seconde qu’elle ait pu se laisser aller à de telles agissements. Et il a ajouté cette petite phrase : « d’autant plus que, quitte à faire un camp d’entraînement du PKK, je ne pense pas qu’on l’aurait situé à côté d’un camp militaire français ! » Chacun sait que le Larzac c’est un camp militaire français. Trois mois plus tard, parce qu’on n’a pas les informations immédiates, je vois José qui me dit, « tu sais ce qu’ils ont dit en Turquie, dans le journal, ils ont dit que j’avais moi-même affirmé avoir observé des camps militaires du PKK au Larzac ! » C’est pour vous dire un petit peu le système d’étanchéité qu’il y a entre notre vision des choses, qui est une vision assez simple, assez démocratique, et une sorte de « mur » qui ne veut rien entendre et qui ne veut rien comprendre dans les mécanismes de l’Etat turc. Que ce soit sa classe politique, que ce soit sa classe journalistique, puisque, on le sait, la liberté n’est pas la première des qualités de la presse là-bas.
Donc il y a de vrais problèmes, et je pense que ce qui est vraiment fondamental aujourd’hui, si l’on veut aller vers des solutions, c’est que des réunions comme celles-ci puissent avoir lieu, puissent se diffuser et que l’information puisse passer.
Alors, maintenant, quelles solutions ? À partir du moment où effectivement il y a un débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Europe, pour ma part et pour les députés qui sont proches de mes idées, cette adhésion suppose le respect d’un certain nombre de principes : le principe de base de la démocratie, de la séparation de la justice et du pouvoir politique, la liberté de la presse, le droit des femmes, et un certain nombre d’autres principes. Le droit des minorités, le droit des peuples et des cultures est au même rang. Il ne peut pas passer à un rang secondaire. Aucun de ces droits n’est supérieur à l’autre. On ne peut pas conclure un accord avec le gouvernement turc en disant, « bon pour le droit des femmes et pour le droit de la presse ça va, pour la justice, ça ira », et quand on a fait le bilan, se dire « tant pis pour le droit des peuples ». Non ! Tout est indivisible dans ce paquet. Le droit des peuples est avec le reste une valeur essentielle, parce que c’est tout simplement ce qui fonde la démocratie. Et ce qui fonde la capacité que l’on a à participer à l’espace intérieur de l’Europe.
Ensuite, il y a effectivement, je crois, de la même façon que l’Europe peut faire pression sur le gouvernement turc qui veut se mettre en situation d’européaniser l’avenir de la Turquie, il faut que le mouvement kurde aussi se mettre dans cette perspective européenne et démocratique. C’est là un problème central.

Aujourd’hui il y a une trêve du PKK, il y a la recherche d’une voie démocratique au Kurdistan. Personnellement, je pense qu’elle doit être encouragée car cette voie démocratique est celle qui met en place des représentants légitimes en tant qu’interlocuteurs. Parce que quand vous avez été élus de votre peuple, que ce soit députés, maires de grandes villes ou d’autres, vous êtes des interlocuteurs pour chaque partenaire et chaque puissance. Et ensuite parce que, là aussi, il faut rentrer dans la philosophie européenne. Actuellement nous vivons à l’intérieur des frontières de l’Europe une évolution du problème irlandais dans ce sens. Il y a eu aussi une évolution récente du problème basque qui montre qu’il est important que la revendication soit posée et soit vécue démocratiquement et sans violence, y compris dans la lutte, car une lutte non violente n’est pas forcément une lutte inerte. Il y a eu des luttes non violentes, et on en connaît dans l’histoire des fameuses, qui ont été très loin dans l’engagement des militants. Mais je crois qu’il y a là une philosophie européenne qui est nécessaire si l’on veut parler d’autant plus fort et d’autant plus efficacement contre la politique de l’Etat turc. Pour pouvoir défendre des principes, il faut être armé sur ses arguments, et il faut être fort sur ses bases démocratiques pour pouvoir les mettre en avant.
Quel peut être le rôle du parlement européen ? Le parlement européen dans la construction européenne est sûrement le pilier qui est le gardien des valeurs démocratiques. Puisque nous sommes les seuls qui avons place au sein des institutions européennes grâce au vote direct de nos concitoyens. Donc nous sommes les « gardiens » du pilier démocratique de l’Union européenne. Mais je crois qu’on le fera avec d’autant plus de force que l’on pourra le faire sans avoir le reproche de « soutenir le terrorisme ». Tout cela est je crois important à dire aussi.

Alors, combien de temps cela peut-il prendre et comment va-t-on progresser ? La dynamique principale est au Kurdistan même, je dirais, plus qu’en Turquie. C’est dans la façon dont le peuple kurde assume son destin, assume son projet politique et la force qu’il met dans cette démarche d’autodétermination, que son avenir se construira. Au niveau du gouvernement à Istanbul, il y aura certainement quelques évolutions, on voit que pour l’instant elles ont un peu eu lieu même si elles sont très homéopathiques, très réversibles. On sent très bien qu’un discours d’un jour peut être contredit par le discours du lendemain, car il a été fait sous l’attente d’un représentant de l’Europe qui est là ou sous l’attente d’un représentant d’un gouvernement démocratique qui s’est déplacé en Turquie. Mais il y a là une pression permanente qui se fait par le biais de l’Europe, par le biais de la volonté d’intégration européenne de la Turquie. Et c’est là un levier pour l’émancipation du peuple kurde. Il faut en mesurer la portée. Je pense qu’il est important et qu’il peut aider grandement à la reconstruction nationale kurde. Mais c’est aussi un levier qu’il faut savoir manier et dont l’instrument principal est l’appel au respect des grands droits démocratiques, pour les droits des peuples, dont les droits du peuple kurde font partie.

François ALFONSI

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