Enjeux historiques en Méditerranée

8 mars 2011
Tout a débuté en Tunisie, et nous espérions, sans trop y croire, dans Arritti, juste après Noël : « comme l’a été la chute du mur de Berlin pour l’ancienne « Europe de l’Est », c’est tout un édifice politique historique qui vient de tomber en Tunisie, avec une propagation possible – et espérée – à toute l’Afrique du Nord ». L’Égypte, puis la Libye : en moins de trois mois, toute l’Afrique du Nord ou presque a basculé.
La Tunisie a déjà engagé sa phase « post-révolutionnaire », agitée et incertaine. Après le départ de Ben Ali, c’est un gouvernement issu de ses anciens ministres qui a repris les choses en main, en promettant des élections démocratiques dans les prochains mois. De lourds soupçons pèsent sur ces responsables aux curriculum vitae peu engageants, et la rue reste hostile à ce nouveau pouvoir. Mais l’alternative politique n’existe pas. Il y a cinquante ans, lors de la décolonisation, le soulèvement populaire était porté par une organisation révolutionnaire qui a installé sa légitimité immédiatement après la victoire. Aujourd’hui, aucune opposition, aucun leader, ne peut revendiquer une quelconque légitimité avant d’avoir reçu l’onction des urnes. L’urgence est donc d’aller vers des élections sous contrôle international.

L’Égypte vit une transition équivalente depuis le départ d’Hosni Moubarak et de ses proches. La structure beaucoup plus militarisée de l’État, et le rôle positif de l’armée durant la révolte, a favorisé la mise en place d’une transition gouvernée par les militaires les plus gradés, avec des engagements stricts en faveur d’une évolution démocratique. Une certaine confiance semble s’installer, sous le parrainage des grandes puissances obnubilées par les enjeux stratégiques de ce grand pays, très peuplé, avec des frontières hypersensibles, tant avec Israël qu’avec la bande de Gaza, et traversé par le canal de Suez.

Le sort du régime de Khadafi en Libye semble désormais scellé à son tour, malgré la puissance d’une dictature extrêmement répressive. Les photos surréalistes le montrant en train de hurler sa rage à des affidés réduits à un dernier carré devenu impuissant, expriment une réalité proprement incroyable. La conjonction d’une dictature impitoyable, d’immenses ressources financières grâce au pétrole, et d’une population moins nombreuse dans un grand pays désert, faisait penser que jamais un tel régime ne pourrait être renversé de la sorte. Et pourtant c’est chose faite, ou presque.
En Algérie et au Maroc, l’onde de choc du mouvement est largement perceptible. La résistance des régimes en place sera soumise là aussi à rude épreuve. Ou bien ils se réformeront, ou bien ils se démettront, tôt ou tard.

C’est donc toute une aire géopolitique qui est atteinte par la contagion d’un mouvement révolutionnaire fondé sur l’aspiration à la liberté et à la dignité des peuples. Et ce mouvement s’est exprimé, et continue à s’exprimer dans d’autres pays du Moyen Orient -Yémen, Bahreïn, Jordanie, Oman- sous la forme d’un soulèvement non violent. Qui imaginait que les préceptes initiés par le Mahatma Gandhi en Inde durant la première moitié du XXème siècle trouveraient une telle réincarnation dans les pays musulmans un siècle plus tard ?

Dans le secteur des pays riverains de la Méditerranée, la carte géopolitique vient donc de totalement changer en quelques semaines. Les ressorts de cette « révolution non violente » sont principalement trois : la réalité omniprésente d’une corruption responsable du mal vivre des populations, une aspiration à la prospérité telle qu’on la connait dans les démocraties occidentales, aspiration qui se répand à la vitesse d’internet, et le poids devenu insupportable de régimes surannés, usés par des décennies de pouvoir sans partage. En quelques semaines, toute cette contrée vient de changer d’aspect vue d’Europe. Là où on craignait que s’installe un islamisme rétrograde sur les ruines du despotisme issu des régimes post-coloniaux, on voit s’affirmer avec courage et détermination un mouvement de progrès et de liberté totalement inédit.
De cette opportunité historique il faut absolument s’emparer. L’Europe connaît aujourd’hui dans son voisinage au Sud la même situation qu’il y vingt ans à l’Est. La révolution de Tunis n’est pas moins importante au plan des enjeux historiques que la chute du mur de Berlin. Et il faudra parmi les dirigeants européens quelques visionnaires capables de regarder un peu plus loin que le bout de leur nez.
Certes, dans le contexte d’une crise économique très dure, chacun aspire à rester concentré sur ses propres difficultés. Mais l’Histoire ne se répète jamais, et sans le courage politique de quelques dirigeants, Helmut Kohl et Jacques Delors en tête, qui ont décidé de la course en avant pour « accrocher » à la locomotive européenne les 170 millions d’habitants d’Europe de l’Est, l’Union Européenne aurait laissé prospérer à sa frontière Est une « zone indéterminée », arriérée, sans démocratie, et instable, dont ce que l’on observe en Biélorussie ou en Russie même donne un sinistre aperçu.

Que se passera-t-il si nous ne prenons pas aujourd’hui en Europe les décisions politiques nécessaires pour que ces pays du Sud réussissent leur transition et accèdent à leur tour au cercle des nations démocratiques et prospères ? Zapatero, le chef du gouvernement espagnol, a le premier lancé un appel pour que soit défini un « Plan Marshall » pour ces pays en devenir. Puisse-t-il être entendu, et relayé, au plus haut niveau de la classe politique européenne.

François ALFONSI

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