Hélène Flautre: « De nombreux responsables politiques recommencent à soutenir l’élargissement et le processus d’adhésion de la Turquie »

12 janvier 2011
Cinq ans après l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie et suite à la publication du rapport de suivi de la Commission, Hélène Flautre, dans une interview réalisée par le Cercle des Européens, souligne que l’essoufflement du processus est bien palpable du côté de l’UE comme de la Turquie et pourrait nuire aux avancées démocratiques du pays. Elle appelle ainsi l’UE à une déclaration de haut niveau afin de dynamiser les négociations. Saluant la réforme de la Constitution comme un signe « de la volonté de la Turquie de poursuivre sur le chemin de l’Etat de droit », Hélène Flautre fait toutefois part de son inquiétude quant à la liberté d’expression. Réfutant l’idée d’une Turquie ayant tournée le dos à l’Occident, elle incite au contraire l’UE à chercher à s’appuyer sur ses capacités diplomatiques. (Cercle des Européens)
Dans son dernier rapport sur l’élargissement, la Commission redoute « un essoufflement du processus d’adhésion de la Turquie ». Quelles en sont les manifestations ? Faut-il l’analyser comme la conséquence des tergiversations et des réticences européennes quant à l’adhésion turque ?

A mon sens, la deuxième partie de la question suggère, en effet, une analyse correcte de la situation. L’essoufflement et la fatigue sont absolument palpables du côté de la Turquie comme de l’Union européenne. Les acteurs de la société civile turque sont lassés par ce processus, inquiets et moins mobilisés qu’auparavant. Ils prennent donc moins appui sur le processus d’adhésion pour soutenir leurs propres revendications en matière d’Etat de droit, de justice ou de droits de l’Homme. Le groupe des Verts au PE s’est réuni en novembre dernier à Istanbul et nous avons été frappés par le discours de journalistes, responsables associatifs, syndicalistes ou autres têtes de réseaux qui commencent sérieusement à perdre espoir qu’un jour la Turquie fasse partie de l’Union européenne. Or, pour les personnes qui se battent pour la défense des droits de l’Homme et la démocratie, ceci est très anxiogène. Il y a, par ailleurs, une forme de réaction du côté des autorités turques qui estiment que la Turquie est traitée de manière inéquitable par l’UE. L’adhésion à l’UE est et reste l’objectif prioritaire du gouvernement turc mais quelques personnalités commencent à réfléchir à un autre scénario. Le ralentissement des négociations est enfin la manifestation la plus concrète de cet essoufflement, puisque pour la première fois, il pourrait ne pas y avoir, à l’issue de la présidence belge, d’ouverture de nouveaux chapitres, ce qui est évidemment très embêtant.

Côté européen, après la période critique engagée par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, tous deux hostiles à l’adhésion de la Turquie, on assiste depuis peu à un ressaisissement des partisans de l’adhésion. A l’image de la tribune commune signée récemment par les ministres des Affaires étrangères de Suède, d’Italie, de Grande-Bretagne et de Finlande (Carl Bildt, Franco Frattini, William Hague and Alexander Stubb qui appellent à une Europe de nouveau tournée vers l’extérieur, de nombreux responsables politiques, comme Chris Patten par exemple, recommencent à soutenir l’élargissement et le processus d’adhésion de la Turquie.

La réforme de la Constitution turque, approuvée par référendum le 12 septembre 2010, marque-t-elle une avancée importante dans le processus de démocratisation ?

L’adoption très large (à 58%) de ce paquet constitutionnel est une bonne nouvelle pour les autorités et les citoyens. Elle atteste de la volonté de la Turquie de poursuivre sur le chemin de l’Etat de droit. Le fait notamment qu’à travers cette réforme, le pouvoir civil s’impose au pouvoir militaire est un point décisif. Mais il ne s’agit que d’une première étape qui appelle d’autres réformes. Il convient à présent de lancer un processus permettant l’adoption d’une nouvelle Constitution. Il sera alors très important que les autorités s’attachent à construire du consensus politique et du débat public, ce qui a clairement fait défaut dans le cadre de cette réforme constitutionnelle. D’une part, la posture de l’opposition a été très « politicienne », ne laissant aucune prise possible pour un débat constructif. D’autre part, on ne peut pas considérer que la volonté de compromis constituait un élément dominant dans les propositions du gouvernement.

Cette réforme a fait l’objet de vives critiques au sein du pouvoir judiciaire et de la part de l’opposition qui a dénoncé une nouvelle étape dans l’islamisation des institutions et de la société. Observez-vous ce phénomène ?

Il n’y a pas de nouvelle étape car il n’y a jamais eu d’étape. La théorie selon laquelle l’AKP aurait un agenda caché qui viserait à islamiser les institutions n’est que pure spéculation et ne correspond à rien dans la réalité. C’est une manière politicienne, inadéquate et non recevable de critiquer le gouvernement et sa politique. Il y aurait pourtant beaucoup de prises possibles pour la critique, mais prétendre à l’islamisation des institutions c’est agiter un chiffon rouge. Le problème de l’AKP est, finalement, d’être trop dominant dans le champ politique et d’avoir face à lui des formations trop inconsistantes. J’entends aujourd’hui que le CHP est en train de se réformer en profondeur, c’est une bonne nouvelle pour la démocratie. Le véritable enjeu est bien de vivifier l’espace politique turc. L’islamisation des institutions ou de la société est pour moi hors sujet.

Lire l’intégralité de l’interview d’Hélène Flautre sur le site du Cercle des Européens

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