L’Afrique du Nord entre mur de Berlin et place Tien an Men

31 janvier 2011
La tournure des évènements dans les pays du sud de la Méditerranée n’est pas encore acquise. L’embrasement de l’Egypte au lendemain de la révolution tunisienne va-t-il produire les mêmes effets, confirmant la fin d’une ère ? Ou bien l’ébranlement du régime sera-t-il jugulé par l’armée comme en Chine il y a vingt ans, place Tien an Men ?

En Tunisie, le scénario « mur de Berlin » se conforte jour après jour. Le « chaos » annoncé par les soutiens occidentaux au régime Ben Ali s’éloigne chaque jour davantage. Le gouvernement de transition mis en place en vue de préparer des élections démocratiques a été « purgé » des caciques de ce qui semble définitivement devenu un « ancien régime ». L’Europe, et la France notamment, prend conscience des dégâts de sa « realpolitique » à la petite semaine, faite de complaisances et de renoncements. La roue a tourné, et elle tourne encore. On ne sait encore vers quel « nouveau régime » va s’orienter la Tunisie.

Par contre, en Egypte, l’hypothèse d’un scénario « à la Tien an Men » ne peut encore être exclue. Hosni Moubarak vient en effet de confier les rênes du pouvoir à la caste militaire, en nommant un vice-Président (et donc un successeur) et un premier ministre issus de la haute hiérarchie militaire. Ces gages donnés à l’armée ne seront pas nécessairement suivis d’effet immédiat, car les « tuteurs » de l’Egypte, notamment l’Amérique de Barack Obama, demandent plus de « retenue » que n’en avait eu le parti communiste chinois. Mais le verrou est mis…. Cependant, la mobilisation ne faiblit pas pour autant, et l’AFP reçoit à l’instant où ces lignes sont écrites un communiqué de l’Etat major de l’armée égyptienne affirmant « qu’elle n’utilisera pas la force » et que les demandes du peuple égyptien « sont légitimes ». En Egypte, tout est encore possible.
En fait les scénarios tunisien et égyptien ont bien des points communs dans les causes qui ont mené aux soulèvements de ces dernières semaines. Ils ont vécu sous la coupe, l’un et l’autre, d’un régime issu de la fin des années 50, et d’un processus de décolonisation qui avait rétabli la nation arabe dans ces pays. Nasser en Egypte, Bourguiba en Tunisie, ont été les leaders de nations émergentes ; Moubarak et Ben Ali n’en sont plus que les potentats fossilisés, affaiblis par l’âge, la corruption de leurs entourages et l’usure du pouvoir. L’un et l’autre étaient maintenus au pouvoir simplement parce qu’ils étaient les clefs de voûte de régimes dont les clans ont détourné l’argent public par milliards alors que leurs peuples vivaient dans des difficultés croissantes.

Le brusque renchérissement des matières premières et des prix agricoles fin 2010 a eu dans les différents pays touchés par la vague contestataire (il y a eu aussi l’Algérie, la Jordanie, la Syrie) un rôle de déclenchement. Il explique la simultanéité des soulèvements, et ce sont les régimes les plus corrompus, quand il était établi de façon claire pour les opinions publiques que certains souffraient quand d’autres se gavaient, qui ont suscité les protestations les plus fortes. Le « tsunami » protestataire n’ayant pu être endigué, les régimes ont vacillé. Celui de Tunisie est tombé, et l’Egypte est à son tour en pleine crise politique.

Cependant les données objectives ne sont pas les mêmes. L’Egypte occupe une place autrement plus importante que la Tunisie au plan international. L’irruption de la diplomatie israélienne en soutien à un régime arabe qui était devenu un « allié de trente ans » face aux Palestiniens, notamment contre le Hamas dans la bande de Gaza, n’a rien d’étonnant, et la diplomatie américaine qui en est solidaire ne peut y être indifférent. Autre enjeu stratégique mondial, le canal de Suez dont la sécurité est un impératif absolu pour toutes les puissances de la planète. Cependant, l’opposition égyptienne, contrairement à son homologue tunisienne, dispose d’un leader de poids avec Mohamed El Baradei, l’ancien Président de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, celui-là même qui, seul contre tous ou presque, avait contredit George Bush quand ce dernier affirmait, afin de justifier une intervention militaire, que l’Irak de Saddam Hussein était en train de se doter « d’armes de destruction massive ».
En gros, si la transition peut se faire sous le contrôle de cette opposition, les USA, et espérons-le l’Europe, la soutiendront, et Hosni Moubarak n’en a plus pour très longtemps avant de rejoindre Ali Ben Ali en Arabie Saoudite. Sinon, gare au raidissement de l’appareil d’Etat …. La façon dont se déroulera le prochaine manifestation géante organisée par les contestataires sera sans doute déterminante.

Quoi qu’il en soit, le changement qui surgit en Tunisie et en Egypte ouvre la possibilité de changements profonds. L’espoir d’une évolution démocratique est réel, et c’est là un puissant encouragement pour construire une autre relation et un autre avenir avec la rive sud du Mare Nostrum.

François ALFONSI

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