Le temps des compromis fondateurs

26 avril 2010
Vingt ans après la chute du mur de Berlin, l’Union européenne traverse en 2010 une nouvelle épreuve de vérité. Saura-t-elle, après la crise financière, réguler les banques et les marchés ? Saura-t-elle sortir par le haut de la crise grecque qui montre les limites des outils de gouvernance de l’euro ? Et saura-t-elle inventer un nouveau modèle agricole moins toxique pour l’environnement ? Une réponse positive à ces questions impliquera nécessairement une remise en cause de la façon dont trois grands pays européens, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, ont promu leurs intérêts nationaux respectifs dans l’aventure européenne.

Pour le Royaume-Uni, l’Europe est avant tout un grand marché dont l’objectif est de permettre la mise en concurrence de nos économies. Dans ce marché, la spécialisation britannique est de vendre des produits financiers. Résultat, les travaillistes comme les conservateurs tendent à considérer que ce qui est bon pour la City est bon pour le Royaume-Uni. Jusqu’en 2008, l’Europe a constitué un levier pour cet objectif national en libéralisant les flux de capitaux et en adoptant un certain nombre de directives de dérégulation financière et bancaire. Mais depuis la crise, cette politique de laisser-faire n’est plus acceptée par les autres États membres. Les directives qui sont aujourd’hui sur la table ou en projet sont des textes de re-réglementation du contrôle des risques pris par les banques, des fonds spéculatifs, des produits dérivés, etc. Autant de textes que les Britanniques cherchent à minorer, voire à bloquer.

De leur côté, les Allemands considèrent jusqu’à présent que leur intérêt national est que la zone euro mène une politique monétaire calquée sur celle du Deutsche Mark et que l’Europe assure un débouché à un modèle économique fortement tourné vers l’exportation. Mais dans une économie aussi intégrée que la zone euro, les excédents allemands impliquent mécaniquement que les autres pays soient en déficit. Or, ce sont précisément ces déficits qui risquent de faire imploser l’euro. Faute de gouvernement économique européen, rejeté par Berlin, les écarts de compétitivité croissants entre l’Allemagne et la Grèce, par exemple, n’ont pas été traités et atteignent aujourd’hui des niveaux incompatibles avec le fait d’avoir une monnaie commune.

Côté français, le point de crispation le plus important réside dans la révision de la politique agricole commune (PAC), qui commence cette année. Il y a quarante ans, la France a accepté la volonté allemande de créer un marché unique européen en échange d’une politique agricole européenne favorable aux intérêts français. Cette politique qui a permis à l’Europe d’assurer sa souveraineté alimentaire est aujourd’hui largement inadaptée aux enjeux écologiques et de plus en plus de pays ont du mal à comprendre pourquoi l’Europe consacre environ 40 % de son budget à l’agriculture, qui ne représente que 5,7 % de l’emploi dans l’Union. La France devra donc accepter que la prochaine PAC ne soit plus seulement la projection des intérêts des grands exploitants représentés par la FNSEA.

La situation actuelle dessine donc potentiellement les contours d’une succession de crises européennes. Angela Merkel peut bloquer toute réforme de la gouvernance de la zone euro, Nicolas Sarkozy toute réforme de la PAC et le futur gouvernement britannique toute réforme de la finance. Mais les défis portés aux grands États sont aussi l’occasion de dessiner un nouveau compromis qui articule, notamment, régulation du capitalisme financier, gouvernement économique et PAC plus soutenable. De Gaulle et Adenauer, Kohl et Mitterrand ont su en leur temps trouver les voies des compromis historiques fondateurs des grandes avancées de la construction européenne. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel y sont-ils prêts ? À voir la réaction du premier sur la défense de l’agriculture la plus productiviste après sa défaite aux régionales, et la réaction de la seconde sur la Grèce à quelques semaines d’élections cruciales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, il est permis d’en douter…

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