Le printemps d’Afrique du Nord : Un an après, l’Europe doit s’engager

20 mars 2012
La Tunisie a la première ouvert le bal qui a fait valser les dictateurs, et Ben Ali a été renversé il y a exactement un an. Moubarak a pris la suite en Égypte, et, quelques mois plus tard, Kadhafi a connu une fin tragique en Libye. Un an après, où en est-on ? La Ligue des Droits de l’Homme organisait un débat sur ce thème à Aiacciu ce samedi, avec l’éclairage de Soulhayr Belhassem, militante tunisienne engagée, désormais Présidente de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH).
Bien évidemment l’unité de temps de ces « révolutions » masque de véritables différences. La révolte tunisienne s’est appuyée sur des traditions contestataires anciennes, syndicales ou de militants des droits de l’Homme. Les islamistes d’Ennahda, pourtant farouches opposants au régime, n’ont d’abord pas cru à ce soulèvement populaire, et, quand ils l’ont rejoint, le sort de Ben Ali était déjà scellé.

En Égypte, les mêmes forces sociétales, portées par la vague internet, ont installé la contestation sur la place Tahrir. Mais, très vite, les Frères musulmans ont occupé et dominé la rue, tandis que l’armée, sollicitée pour tirer sur la foule, est entrée en rébellion contre l’autorité d’Hosni Moubarak*.
Par la suite, les élections qui ont été organisées, dans les deux cas, pour désigner une Assemblée en charge de rédiger une nouvelle constitution, ont été incontestablement libres et démocratiques. C’est là un acquis essentiel.
Cependant, le contraste des deux situations s’est retrouvé dans les urnes, avec une suprématie islamiste incontournable en Egypte, contrebalancée par une institution militaire qui est restée intacte en raison de son rôle dans la chute de Moubarak, et qui détient le véritable pouvoir. En Tunisie, même s’ils sont les vainqueurs du scrutin, les islamistes doivent partager le pouvoir avec un Président de la République qui était, jusqu’à il y a peu, le Président de la section tunisienne de la Ligue des Droits de l’Homme. Et les forces de l’ordre, impliquées dans la répression, n’occupent pas comme en Egypte le devant de la scène.

En Libye, la situation a été plus longue à se décanter, et le pouvoir personnel de Kadhafi, intégralement centré sur sa personne, a laissé une situation institutionnellement dévastée. L’État tunisien existe encore, manifestement. L’armée en exerce la réalité en Égypte. Mais la Libye peine à trouver un équilibre entre l’ancienne Cyrrhénaïque, autour de Benghazi, la Tripolitaine, divisée entre Tripoli et Misrata, et au sein de laquelle la minorité nationale des imazighen, notamment ceux de l’Adrar Nefoussa, ont joué un rôle capital, et enfin un grand sud touareg en proie à une lutte de libération nationale éparpillée sur cinq États différents : Libye, Algérie, Tchad, Niger et Burkina Faso. Seul un État confédéral peut réussir à recomposer la mosaïque libyenne de façon démocratique, en donnant sa place à chaque identité historique et culturelle.

Pour chacun de ces pays, la première priorité est de construire des institutions pérennes, alors que les populations ont le plus souvent une culture démocratique entièrement à reconstruire. Et, encore plus pressant, il leur faut surmonter la crise économique que les lendemains de révolution ont aggravé notablement. C’est en Tunisie que c’est le plus urgent, car la Libye, riche de son pétrole, a davantage les moyens d’attendre, tandis que l’Égypte est sous perfusion américaine en raison de son rôle dans le conflit du Moyen Orient. En Tunisie, la crise est partie de la misère qui sévit dans les régions les plus pauvres du pays, et aucune construction démocratique viable ne sera durable sans créer dans le même temps l’espoir d’un réel développement économique.

Chacun ressent bien les incertitudes que cette rive sud instable fait peser sur l’ensemble de l’espace méditerranéen. C’est d’autant plus vrai que la rive européenne elle-même subit de plein fouet une crise importante. Mais nécessité fait loi, et l’Europe ne peut rester aveugle et impuissante : il lui faut s’engager dans un plan de stabilisation de l’ensemble de l’espace méditerranéen, ou bien s’exposer à des lendemains beaucoup trop dangereux pour son avenir.

Cette stabilisation commence par la rive européenne elle-même. Les purges budgétaires et les plans de rigueur pourront, espérons-le, effacer la dette et contribuer à colmater les brèches, mais ils ne pourront amener aucune solution réelle sans mettre en place, en parallèle, un plan de développement mené efficacement et promptement. L’heure est venue de parler aux peuples européens de Méditerranée autrement que la langue de bois des financiers, car leur rôle sera essentiel. C’est la responsabilité de l’Europe, et son intérêt bien compris, de ramener la prospérité et la stabilité dans l’aire méditerranéenne. Elle le fera grâce à l’Union Européenne, par le truchement des peuples du sud de l’Europe, en impulsant une politique de développement qui, dans un premier temps, lui coûtera un effort important de solidarité, mais qui, dans un second temps, donnera un second souffle à son économie, tout en apportant la paix pour les générations futures dans cette partie du monde.

François ALFONSI

* En Syrie, où l’armée ne fait pas défection à Bachar El Assad, le pays s’enfonce dans la guerre civile.

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