Lobby nucléaire : L’Etat dans l’Etat

22 novembre 2011
La passe d’armes entre Europe Écologie et le Parti Socialiste, qui a occupé, plusieurs jours durant, le premier plan de l’actualité de l’élection présidentielle, est significative de la place prise par le lobby nucléaire en France, et de la menace qu’il représente pour la démocratie. C’est l’État dans l’État, avec toutes ses dérives potentielles.

Pourquoi le lobby nucléaire s’est-il manifesté aussi fortement, alors que le secret est sa marque de fabrique ? Pour deux raisons : tout d’abord parce qu’il joue son avenir après la catastrophe de Fukushima, et ensuite parce que le contenu de l’accord passé entre le PS et EELV menace ses projets.

En effet, l’industrie nucléaire mondiale, et notamment son « champion français », est à un tournant, après bientôt un demi-siècle d’existence. Les centrales construites durant les années 70/80 ont porté l’énergie nucléaire à 20/30% de la fourniture d’électricité dans plusieurs grands pays occidentaux (Allemagne, Grande Bretagne, USA, Japon, etc…), et, exception significative de l’importance de ce lobby dans l’hexagone, à 75% en France avec 58 réacteurs nucléaires construits entre 1970 et 1985.
Ce parc nucléaire, qui arrive à son dernier cycle de vie économique, doit donc être renouvelé, ou abandonné. Et c’est sur ce choix que les États doivent se prononcer aujourd’hui.

On sait désormais que l’option de l’abandon a de sérieux partisans. L’Autriche depuis Tchernobyl, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse depuis Fukushima, ont fait le choix de la « sortie du nucléaire », le Japon en prend sérieusement le chemin, ainsi que la Belgique. Pour le nucléaire européen, pour beaucoup concentré dans les entreprises du consortium français EDF/Areva et de son rival franco-belge Suez/Electrabel depuis le retrait de l’allemand Siemens, ce sont des revers commerciaux énormes. Mais le patron emblématique du secteur, Henri Proglio, Grand Maître de la Sarkozye, ne se décourage pas pour autant, et dès les retombées radioactives de Fukushima reléguées au second plan par les médias, il a rendu public son « plan B » : si tous ces pays renoncent au nucléaire, alors nous allons faire de la France « l’usine nucléaire » de l’Europe !
Pour mener un tel projet, il y a un préalable que, dans une France hyper-jacobine, la structure centralisée et étatisée d’EDF permet : avoir le soutien des gouvernements successifs pour les vingt cinq années à venir, comme ils l’ont eu durant tout l’épisode Tchernobyl pendant les vingt cinq ans qui ont précédé, de Chirac à Mitterrand, jusqu’à Sarkozy aujourd’hui.

Or l’accord de gouvernement passé entre les écologistes et les socialistes, s’il est effectivement mis en œuvre, sonne le glas des espoirs de développement, à contrecourant des autres pays, pour le nucléaire français. Tout d’abord, en annonçant un cycle important de 24 fermetures de centrales nucléaires sans que leur remplacement ne soit programmé, et la chute de la part du nucléaire de 75% à 50% dans le mix énergétique français, cet accord ruine les espoirs d’Henri Proglio qui se rêve à la tête d’un nucléaire français inondant de kWh atomiques le reste de l’Europe. Certes, l’achèvement de l’EPR de Flamanville, réacteur surpuissant, compense deux réacteurs de l’ancienne génération, mais, à l’évidence, pour Henri Proglio, le compte n’y est pas !

Deuxième « point chaud » de la négociation, cette question du MOX, car, avec la question de la sécurité nucléaire, celle de la pénurie d’uranium, prévue dans les mêmes délais que celle du pétrole, est le talon d’Achille de la filière. Pour y remédier, EDF caresse depuis vingt ans un projet fou, celui du plutonium. Ce composant radioactif, le plus vénéneux qui soit, à la durée de vie de 24.000 ans, n’existe pas à l’état naturel, contrairement à l’uranium, mais il est le produit secondaire de la réaction de fission nucléaire de l’uranium. Conséquence : l’élimination et le stockage des déchets de l’industrie nucléaire est le défi essentiel que cette industrie ne réussit pas à résoudre. D’où l’idée « géniale » d’utiliser ce plutonium comme combustible nucléaire, après l’avoir récupéré en le concentrant, à l’aide de centrifugeuses géantes, à partir des déchets des centrales nucléaires classiques. Utiliser le plutonium « en direct » est une folie qui, pour l’instant, a été abandonnée en même temps que Superphénix en 1998. Mais on continue à l’utiliser dans les centrales « classiques », en France essentiellement, en mélange avec l’uranium enrichi, dans un produit appelé MOX pour « mixed oxydes ». Ainsi 15% du plutonium est recyclé … et donc 85% continuent de constituer le casse-tête insoluble du stockage des déchets. Le MOX, donc, ne règle rien, mais il entretient le mythe d’une énergie à long terme, à travers une spécialité franco-française, que les autres pays nucléaires, à commencer par les américains, ont rejeté. Remettre en cause ce MOX, dont le transport depuis La Hague génère des risques considérables, c’est attenter au rêve nucléocrate français, c’est bel et bien enfoncer un coin important contre ce complexe politico-industriel qui se met en place en France sous la houlette d’Henri Proglio, numéro un réel ou virtuel des trois entités EDF-Areva et Véolia en cours de rapprochement.

Ce complexe politico-industriel est dangereux pour la démocratie. Un premier procès pour pratiques barbouzardes vient d’avoir lieu où EDF a été condamné pour avoir piraté les ordinateurs des responsables de Greenpeace. N’en doutons pas : comme Elf en d’autres temps, le lobby nucléaire est capable de manier la rétrocommission et la corruption, et bien pire, en devenant, au fur et à mesure, le cœur de la « raison d’Etat » en France, dans l’ombre de Nicolas Sarkozy, ou en s’imposant en faisant le forcing face à François Hollande. La guérilla engagée par EDF/AREVA contre l’accord EELV-PS s’inscrit dans ce rapport de forces. Et, a contrario, le soutien que nous apportons à la candidature d’Eva Joly s’y inscrit également. Car c’est son score qui pèsera dans la balance, bien davantage que celui de François Hollande.

François ALFONSI

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