Une nouvelle biotechnologie d’ « éradication » menace les écosystèmes

Pourquoi nous soutenons un moratoire international sur le forçage génétique.

Vous souvenez-vous de ces films américains des années 50/60s où des animaux mutés répandaient la mort et la destruction, comme dans le désormais culte “Des monstres attaquent la ville” (avec en vedettes James Whitemore et des fourmis géantes particulièrement inquiétantes)? Au-delà de la peur des conséquences possibles de la fission nucléaire, le fil rouge de ces films est qu’il est irresponsable de libérer dans la nature des animaux mutés en raison de l’impossibilité d’en maitriser les conséquences.  

60 ans plus tard, il est aisé de se moquer de ces films de série B. Pourtant c’est précisément dans le même esprit que fut construite la réglementation européenne concernant les OGM.  En effet, l’un des objectifs majeurs des textes européens est de limiter autant que possible les contaminations génétiques. La maitrise des risques de croisements entre les OGM cultivés et les plantes sauvages est au cœur des mesures de biosécurité prévues par la réglementation. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de prévenir le développement d’insectes géants, mais d’éviter les impacts négatifs potentiels de l’introduction d’OGM dans les écosystèmes.   

 

Le forçage génétique et l’éradication de populations sauvages

Ce souci d’éviter la contamination de populations naturelles semble avoir été totalement ignoré lors du développement du forçage génétique, une nouvelle biotechnologie dont l’objectif est de modifier des populations entière d’organismes vivants en quelques générations. Elle permet en effet de se libérer des lois de l’hérédité, et de passer un gène d’un parent à la quasi-totalité de ses descendants, quel que soient les gènes de l’autre parent. De cette façon il est par exemple possible de transmettre un gène de stérilité femelle via des mâles modifiés génétiquement et donc, en théorie, d’éradiquer une population entière.  

 

Source : Inf’OGM

 

Ceux qui soutiennent le développement de cette technique en présentent en général des applications excitantes, telles que la réduction drastique du nombre de moustiques porteurs de la malaria, ou l’éradication de la population de rats exogènes qui ravagent la Nouvelle Zélande.  Ces projets semblent en effet d’utilité publique, si l’on oublie que les conséquences pourraient être désastreuses.  

 

De la fragilité des écosystèmes : leçons du passé

Par définition, les écosystèmes sont des systèmes : toute modification ou disparition suffisamment importante d’éléments de l’écosystème modifiera le système entier.  

Par exemple, la réduction importante de la population d’insectes dans les champs due à l’utilisation de pesticides a non seulement provoqué une chute vertigineuse du nombre d’oiseau (moins 30% dans les campagnes françaises) mais aussi le développement rapide des populations d’acariens, qui sont venus occuper la niche écologique laissée vide par les insectes. Or, les acariens attaquent également les cultures, et sont beaucoup plus difficile à maitriser.

Et si l’on revient à la destruction d’espèces invasives, il est intéressant de se souvenir d’un cas dont les conséquences se font toujours sentir douloureusement aujourd’hui. Dans les années 50, la myxomatose fut répandue volontairement pour se débarrasser de lapins échappé des élevages. Aujourd’hui, cette maladie reste la cause n°1 de mortalité dans les élevages cunicoles, et il vient d’être montré qu’elle affectait désormais également les lièvres.

Dans ces deux cas, les objectifs à court terme ont été atteint, mais avec un coût prohibitif pour la nature… et pour les hommes. Il n’y a aucune raison que l’utilisation du forçage génétique échappe à cette règle, et ce qui pouvait être excusé il y a 50 ans en raison de la méconnaissance du fonctionnement des écosystèmes relèverait aujourd’hui de l’irresponsabilité la plus inexcusable.

 

De puissants intérêts commerciaux s’opposent à un moratoire international

Les risques posés par le forçage génétique sont tels que plus de 200 ONG ont signé un appel à établir un moratoire international sur la dissémination dans l’environnement d’organismes modifiés par forçage génétique. Un nombre croissant de scientifiques sonne également l’alarme, y compris l’un des créateurs de cette technique, le Professeur Kevin Esfelt : “ Nous avançons en aveugle. Nous ouvrons des boîtes sans penser aux conséquences. Nous allons tomber de haut et perdre la confiance du public.”[1]

Ce qui inquiète le Pr Esfelt c’est qu’alors que cette technique n’en est qu’à ses balbutiements, l’industrie se l’est déjà appropriée pour des usages variés : l’éradication des moustiques porteurs de malaria (un essai est en cours), des usages agricoles (et notamment une tentative de rendre les mauvaises herbes résistantes à nouveau sensibles aux herbicides), mais aussi des usages militaires – l’agence américaine de recherche militaire DARPA a investi massivement dans son développement. Autant de raisons pour les lobbys de l’industrie de pousser à la déréglementation du forçage génétique, s’opposant même (avec succès) à la mise en place de lignes directrices internationales pour l’évaluation de cette technique.

Le forçage génétique est débattu depuis plusieurs années maintenant par les pays signataires de la Convention sur la Diversité Biologique, notamment dans le cadre du protocole de Carthagène sur la Biosécurité et du Protocole de Nagoya sur l’accès et le partage des avantages. Malheureusement ; ces discussions n’ont pas abouti pour l’instant. Un manque d’avancée peu surprenant lorsque l’on apprend que le groupe d’experts en charge du dossier a été indument influencé par une firme de lobby financé par la fondation Bill Gates et par un groupe d’influence pro-OGM, la Public Research Regulation Initiative (PRRI). Ces révélations publiées par l’ONG Corporate Europe Observatory, sur la base de documents et d’emails obtenus grâce à une demande d’accès à l’information, jettent de sérieux doutes sur l’intégrité des débats internationaux sur le forçage génétique.

 

  • La Convention sur la diversité biologique (CDB) est un traité international adopté lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, avec trois buts principaux : la conservation de la biodiversité ; l’utilisation durable de ses éléments ; le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques.
  • Le protocole de Carthagène sur la biosécurité est un accord international qui vise à donner aux parties signataires des moyens juridiquement opposables de prévenir, à l’échelle mondiale, les « risques biotechnologiques », avérés ou potentiels, induits par la biotechnologie ou ses produits (Organismes génétiquement modifiés (OGM), ou certains de leurs sous-produits à risque.
  • Le Protocole de Nagoya sur l’accès et le partage des avantages (APA), est un accord international sur la biodiversité qui vise un partage juste et équitable des avantages découlant de l’utilisation des ressources génétiques de « plantes, animaux, bactéries ou d’autres organismes, dans un but commercial, de recherche ou pour d’autres objectifs ».

 

L’UE doit défendre le principe de précaution

Bien entendu, les pays de l’UE ont voix au chapitre et ils vont probablement préparer une position avant la prochaine conférence des parties au CBD, qui doit se réunir à la fin novembre. Mais leur choix de représentants pourrait peser lourdement sur les débats. Lors de la dernière conférence   des parties, à Cancun, les États membres étaient représentés par la Suède, le Royaume Uni et les Pays bas, tous notoirement pro-OGM.   

Encore plus problématique, l’enquête de Corporate Europe Observatory a montré que la représentante néerlandaise Boet Glandorf est membre de la liste email de discussion du PRRI et qu’elle a, à plusieurs reprises, envoyé des informations sur l’état des négociations, et demandé des directions sur cette liste.

Le Parlement européen quant à lui n’avait jamais discuté la question. Cela va changer puisque les eurodéputés sont appelés à voter ce jeudi un amendement appelant à établir un moratoire international sur le forçage génétique. Cette amendement est défendu par une initiative multipartite menée par le groupe Vert/ALE.

L’utilisation du forçage génétique a le potentiel de détruire ou de modifier en profondeur des écosystèmes entiers. Prendre le temps de réfléchir débattre et évaluer les impacts possibles avant d’autoriser son utilisation, qu’elle soit commerciale ou non ; n’est pas une idée radicale, mais du simple bon sens. Peut-être devrions nous aussi nous poser la question des solutions alternatives que nous pourrions développer pour répondre aux mêmes problématiques avec les billions d’euros aujourd’hui investis dans une biotechnologie polémique et dangereuse.   

 


[1] “We are walking forwards blind. We are opening boxes without thinking about consequences. We are going to fall off the tightrope and lose the trust of the public.”

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